Les Jeux en poésie (partie 4)
- Ecrire le sport
- 13 août 2024
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 août 2024
En 1924, Paris accueille les Jeux olympiques d’été. Quelques mois plus tôt avait eu lieu à Chamonix, une « semaine internationale des sports d’hiver », rebaptisée après-coup, « Premiers Jeux olympiques d’hiver ». Un poète, ami de Cendrars et qui fit l’enthousiasme de Cocteau, Géo-Charles assiste en fervent spectateur à la manifestation parisienne. Quelques mois avant, il a suivi, de la capitale et par le biais de la presse, les prouesses qui se jouaient dans la neige de Chamonix… Et de ces Jeux de 1924, Géo-Charles livre un recueil d’une incroyable modernité : La VIIIe Olympiade. Le parti pris est simple : une épreuve olympique = un poème.
Cent ans plus tard, Paris accueille les Jeux et un collectif de poètes se rassemblent pour marcher dans les pas de Géo-Charles sur l’invitation de l’association Ecrire le sport : faire des Jeux, des poèmes ! Ils et elles « couvriront » les Jeux autrement en proposant un « compte-rendu » poétique, sensible et subjectif écrit à plusieurs mains. Pour faire vivre les Jeux autrement. Pour garder trace, réécrire, retraduire, trans-scrire. Ces textes seront publiés au fil des épreuves sur cette page.
*
10 août, Paris Sud - Handball
Romain Fustier
on a pris une leçon de handball
vous effectuez vos premiers tirs dans les buts rouges-blancs
sur le plateau multisports de l’école primaire
elles étaient plus rapides que nous
plus puissantes
plus fortes
rien n’est jamais facile contre la Norvège
qui profitait de cinq minutes de flottement
le chassé-croisé attendu
tu veilles à ne pas mettre le pied sur la ligne des six mètres
à privilégier les passes à l’approche des cages
comme le conseille ton instituteur
les face-à-face manqués
les tirs sur les montants
des filles étaient peut-être au bout du rouleau
des pertes de balle françaises
pour certaines
il y a de la déception
un missile
twisté d’un délicieux coup de poignet
j’ai envie de souffler
de prendre du temps pour ma famille
je ne sais pas trop ce que je vais faire
les déboires tricolores ne faisaient que commencer
il faut être fières du parcours
vous apprenez à manipuler le ballon à la main
à limiter les déplacements à trois pas
passe interceptée
on y a toutes cru depuis le début
mais ce n’est pas toujours un conte de fées
ballon rendu
ballon perdu
*
10 août, stade de France- Athlétisme, 100 m haies
Romain Fustier
elle a pris un excellent départ
isolée au couloir 2
pour prendre les devants de la finale
j’ai tout fait pour arriver à cette médaille
je suis pleine d’émotions
en tête jusqu’à la dernière haie
Cyréna Samba-Mayela en argent
une fois que je vois mon nom affiché sur l’écran
elle a longtemps cru à l’or
elle s’est fait devancer sur la ligne
il n’y a pas toujours énormément de conscience
lorsqu’on court
parce que ça va trop vite
ce n’est pas possible de conceptualiser
tout ce qui se passe
la course
il faut que je la regarde
*
11 août, château de Versailles - Pentathlon moderne, épreuve individuelle
Romain Fustier
le parc
tu te revois le fleuret en main
sous le préau de l’école
au cours d’un cycle d’initiation à l’escrime
les jardins à la française
le Grand Canal
tu plonges encore enfant depuis un plot en rentrant la tête
les parcelles forestières
tu feras des tours de piste en demi-fond au collège
c’est comme ça qu’il faut voir les choses
les grandes allées rectilignes
les parterres
j’en ai bavé
je voulais tout arrêter
j’avais des ailes
les courbes et les dessins
l’espoir après l’orage
quand je vous avais dit
qu’il y avait une belle histoire à raconter à Paris
la tempête du 26 décembre 1999
les rêves qu’elle poursuit
j’étais comme une reine dans le château de Versailles
les lisières de charmilles
les alignements de tilleuls
elle courait
elle nageait
elle avait dit qu’elle montait un peu à cheval
on sait à quel point tout peut basculer
d’un côté ou de l’autre
la grande part de folie qui la caractérise
pour se montrer capable de se transcender
parce que ce ne sont pas des choses
qu’on a de manière innée
les démons qu’elle a parfois dû combattre
je me souviens d’elle
ça se travaille
parce que c’était chouette de sentir quelqu’un de présent
qui était un diamant à tailler
Élodie Clouvel en argent
quand elle aligne toutes les parties d’elle-même
je passais dernière
il y avait un grand silence
je n’ai même pas senti
qu’on avait fait une barre
j’étais tellement dedans
je n’oublierai jamais ce cheval
la preuve qu’il ne faut rien lâcher
même quand on est au fond du trou
*
11 août, Bercy - Basketball
Romain Fustier
les marchandises qui arrivaient en amont de la Seine
tu remémores la finale du challenge perdue en poussin
il aura manqué quelques centimètres à l’équipe de France
pour provoquer un séisme inédit
le vin de Bourgogne
le bois du Morvan
tu auras fini troisième du concours départemental de shoots
les voies sur berge
ne franchiras pas la phase régionale en benjamin
les Bleues s’inclinent d’un point en finale
la gare de Paris-Bercy
les Intercités pour Clermont-Ferrand
je pense qu’elles n’étaient pas prêtes à ça
j’ai vu qu’elles avaient un peu peur
j’ai senti qu’on était là pour avoir la médaille d’or
l’espace taxis
la fin du début d’une histoire pour les Bleues
quelle satisfaction pouvez-vous tirer du match
de cette médaille d’argent
la dépose-minute
le dernier tir a transpercé le cercle au buzzer
Gabby Williams était encore marquée par l’épilogue
j’allais vite
le banc américain avait tout vu
exultait déjà
les commerces de type snack
le kiosque de vente de journaux
les guichets
que se passe-t-il au moment de votre tir
saviez-vous directement qu’il n’était qu’à deux points
les distributeurs automatiques de titres de transport
le salon d’attente
sauf que les Bleues avaient besoin de trois points
que le pied de l’arrière mordait la ligne primée
c’était dur de m’arrêter à temps
sur quoi ça se joue
des regrets et des promesses
s’il y avait faute ou pas
vous étiez en train de faire douter ces Américaines
les Bleues ont livré un combat titanesque
battues 66-67
de passer aussi près
c’est dur à encaisser
un match dont tout le monde va parler
pendant des années
*
Roland Garros 8 août 2024, finale olympique des poids mouches
Jean-Yves Tayac
L’œil d’Horus
A Billal Bennama, boxeur poids mouches
Tu as gravi les trois marches
Les chevilles serrées
Absent au monde
Tu as franchi la porte étroite
Des cordes bien tendues
Posé tes pieds légers
Sur la toile bleutée de l’aire périlleuse
Tu es le dernier espoir à pouvoir prendre place
Sur la plus haute marche
Le seul à pouvoir respirer les parfums de l’Olympe
Ce soir tes bandages de toile
Serrent un peu tes phalanges
Là d’où tu viens dit-on
Même les mémés aiment la castagne
Tu as laissé l’esthétique et la fraternité
A ceux qui t’ont porté de l’ombre à la lumière
Ebloui par la pluie de lumière
Qui fait briller ta peau
Acclamé par la foule
Que tu ne comprends pas
Tu n’as aucune haine
Tu ne connais pas l’autre
Pourtant l’autre est là
Dans son coin face à toi
Tu sais qu’il est ouzbek
L’Ouzbékistan…
La route de la soie…Samarcande
Ce nom qui fait rêver
Est ce soir sans objet
Hasanboy Dusmatov
Son bras ne doit pas être levé
Il s’agit du noble Art
Et vous êtes poids mouches
Il s’agit du noble Art
Du commerce des poings et non pas de la soie
Tu suivras ton instinct
Ton impérieux désir
De ressortir vainqueur
Du carré périlleux
Trois rounds…Trois fois trois minutes
Trois rounds où il avance sur toi
Trois rounds où il réduit la distance
Trois rounds où il te prend ton espace
Tu comprends l’intention
Dévie les trajectoires
Pas de retrait
Les bruits de la foule s’éloignent
Esquive instinctive
Le souffle d’un crochet
Te refroidit les tempes
Et rallume les braises
De ton ardeur sans faille
Tu ne sens pas les coups
Mais près de tes arcades
Ils laissent leur empreinte
Tu es là bien présent
Depuis trois ans tu te prépares
Depuis trois ans tu es là
Mais cet autre toi-même
Devine tous tes coups
Il avance…avance… avance
Frappe sous tous les angles
Tu contres…tu ripostes
Tu fais tout ce qu’il faut
Tu ne peux faire plus
Quand retentit le gong
Ton père vient vers toi
Tu cherches son regard
Il se fond dans le tien
Vous être rassurés
Fiers
C’est fini
Le combat est le père de toute chose
Affirmait Héraclite
Ton père est ton combat
Celui qui t’a mené au plus près des étoiles
Tu es le combat pour lequel il aurait donné tout ce qu’il possédait
L’arbitre ne lève pas ton bras
Ton œil est un peu meurtri
Ton œil… L’œil d’Horus
Celui de la piété filiale
A Blagnac vous revenez chargés d’une lune d’argent
Le soleil se lèvera demain
Vous retrouverez la salle
Où tous les soirs du monde
Des hommes et des femmes
Partagent en silence
Leurs efforts leur sueur
Et leur humanité
*
13 août 2024, Stade de France
Ludivine Joinnot
sous le ciel de Paris
nuages noirs ciel orageux
il faut de l’espace
des centaines d’acrobates répètent les gestes
je voudrais une fête en conscience
des Records pour célébrer les performances
un peu de biscuit supplémentaire
une rosace métallique mobile
des drapeaux des champions des médailles
des invités surprises qui ont la cote
une séance vidéo Lady Gaga
une arène dionysienne
une cascade à moto un générique
de l’émotion une montgolfière
du show du son des lumières
et la flamme
there is something inside us
we are still the same
*
Stade de France de Saint-Denis, 12.8.2024
Ludivine Joinnot
À Nafissatou Thiam
malgré la plaie profonde
elle cumule l'or et les points
maîtrise pleinement la discipline
performe à force de combiner les épreuves
trois courses deux sauts deux lancers
haies javelots poids
elle dépasse les records
hauteurs et longueurs
elle dépasse la barre
fait ses preuves au classement
à son palmarès les victoires se succèdent
suspense des huit secondes
pour un triplé historique
sur le podium, elle gagne le regard et la foi
de ceux qui portent fièrement le drapeau
*
Longues-sur-Mer, 10 aout 2024.
Henri Baron
NO FREE STYLE
La danse est
olympique
poétique
politique
Liberté
Égalité
Sorofraternité
Valeurs du sport
à géométrie variable
Médaille apolitique de la honte
décernée au jury
© Autobiopoèmes, Rêvoltes
L'Histoire retiendra que, le 10 aout 2024, lors des Jeux Olympiques de Paris, la breakdanceuse afghane Manizha (Bgirl) Talash a été disqualifiée après avoir mis sur ses épaules une étoffe sur laquelle elle affichait son soutien aux femmes de son pays.
*
2 août, Paris Sud- Tennis de table, simple
Romain Fustier
la porte de Versailles
la table de ping-pong dans le garage de la maison familiale
que tu dépliais avec ton voisin
les soirs de repas entre vos parents
le Périphérique
les boulevards des Maréchaux
tu auras tenté d’améliorer ton service au lycée
la modernisation fonctionnelle des équipements
Lebrun battu en demi-finales par Fan
les travaux étalés sur dix ans
ouvrir et paysager le lieu
je me suis fait démonter
*
3 août, Trocadéro - Cyclisme sur route, course en ligne
Romain Fustier
je ne savais pas à quelle place j’arrivais
une vue dégagée sur le tour Eiffel
on improvise un petit peu
elle et toi
vous longez le canal à vélo en suivant le chemin de halage
le funiculaire
j’étais concentré sur le fait de ne pas rouler
parce qu’il y avait Valentin devant
le Chat noir
la statue du chevalier de La Barre
le petit raidillon de la rue Lepic
Amélie Poulain
Audrey Tautou
vous pédalez sous la double rangée des platanes
leurs branches penchées sur les lentilles d’eau
l’ambiance aura été à la hauteur du décor
le public a su répondre présent sur le bord des routes pavées
les supporters de Montmartre m’ont poussé
j’ai donné tout ce que j’avais à donner
doublé en or pour Evenepoel
il avait profité de l’entrée sur le circuit final parisien
pour fausser compagnie aux autres favoris annoncés
Julien Alaphilippe a cette fois-ci laissé la lumière
à deux de ses habituels lieutenants
j’ai essayé de tenir dans la tête
parce que les jambes ne répondaient plus
j’avais mal aux oreilles vingt minutes après l’arrivée
Madouas et Laporte ont été portés par la foule
complètent le podium
les rues étroites flanquées de longs escaliers
une ambiance d’étape de montagne avec le son de la ville
de classique flandrienne
de critérium géant
c’est là
c’est le bon coup
la crevaison
la tour Eiffel en arrière-plan
un moment très stressant
on fait au feeling
il a pris le temps de célébrer comme il se doit
une fois la ligne franchie
le bon coup était parti
Remco Evenepoel entre dans l’histoire
*
5 août, la Concorde - Basketball 3x3
Romain Fustier
j’arrêterai après mon bac
le jardin des Tuileries qui s’étend vers le Sud-Est
les Bleus ont fait décoller la Concorde
vous lancez vos premiers ballons au baby-basket
dans un panier coiffant une tige fixée sur un socle de parasol
l’Assemblée nationale
mon père serait notre entraîneur
quand je m’échauffe dans le gymnase sur un demi-terrain
place de la Révolution
la statue équestre de Louis XV renversée de son piédestal
les bas-fonds marécageux
les débordements de la Seine
leurs hasards
on ramène la médaille d’argent
ça a été un parcours tellement rocailleux
le siècle des Lumières
l’obélisque
ça se joue à rien
je n’ai aucun regret sur toute la compétition
la France n’était pas attendue à cette hauteur
on a gagné des matchs de fou furieux
on est cuits mentalement
physiquement
le goût de la combativité
*
Lundi 5 août, gymnastique épreuve au sol femmes, Paris
Marie Claes
petite fille de six ans qui débutes beaucoup trop tard on dit
pour un jour un haut niveau
petite fille qui progresses deux fois plus vite
deux fois plus loin que n’importe quelle autre
personne ne comprend tu
défies les lois de la physique
et noire et forte il faut le dire
visage pour toute une Amérique qui n’aime pas souvent les noirs visages gagnants
toi tu gagnes mais toi
si tu perds tu t’agenouilles
tu encourages tu
reconnais
n’en faisait pas autant celui qui
te soignant
profitait de ta vulnérabilité d’enfant
te reconnaître
n’en faisaient pas autant ceux qui t’ont vue déclarer forfait les petites voix sifflantes
lâcheuse
lâcheuse
te reconnaître dans ton humanité hantée des fantômes qui hantent l’humanité
humanité hors les bords
parfois cela arrive et parfois
carrément à des gens qui flamboient, verticaux même
s’ils tombent à genoux
*
6 août, stade de France - Athlétisme, 3000 m steeple
Romain Fustier
elle a réalisé un dernier tour de folie
avalant deux concurrentes sous les acclamations
Alice Finot nouveau record d’Europe
j’ai fait la course rêvée
une course à mon image
j’ai lâché les chevaux
j’apprends à me connaître
les nombreux changements de rythme
le franchissement des barrières
la rivière à l’intérieur du virage
tu traverses la gorge du torrent par une passerelle sur le vide
avant de commencer l’ascension du col
au milieu des rhododendrons
allonger le saut
atterrir hors de l’eau
tu montes en t’agrippant aux rochers du sentier
la violence du choc que l’eau permet d’amortir
tu franchis des éboulis pour atteindre la jonction des glaciers
le bonheur sans médaille
*
8 août, vélodrome national de Saint-Quentin-en-Yvelines - Cyclisme sur piste, omnium
Romain Fustier
les places en gradin
la piste en bois de pin de Sibérie
pas paniquer
rester lucide
Benjamin Thomas décroche la médaille d’or
j’étais parti pour faire podium
les virages relevés
comment réparer une piste de vélodrome après une chute
vous montez en selle près de la maison nordique
moulinez à travers un bois d’épicéas et de mousses
l’arrivée de la classique Bordeaux-Paris
j’ai vu que je ne m’étais rien cassé
j’avais mal partout
une roue qui se dérobe
une pédale qui entaille le bois clair
du carbone qui vient se ficher dans le pin de Sibérie
la réparation doit se faire aussi rapidement que possible
on enlève les échardes
un coup de ponceuse pour égaliser le tout
vous jouez du dérailleur
pédalez en danseuse
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