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Entretien avec David Blough – Sportwashing : une autre vision du sport

  • Gaétan Alibert
  • 29 sept. 2020
  • 5 min de lecture

Greenwashing, pinkwashing… l’utilisation de luttes, de causes ou d’outils sociaux à des fins marketing est tendance. Le sport n’est pas exempt de cette tendance. Cela dépasse même le cadre marchand. Depuis son apparition au 19ème siècle, le sport moderne s’est vu attribuer un ensemble de valeurs qui lui seraient propres, intrinsèques, presque naturelles. Faire du sport, c’est bon pour la santé et le moral. Le sport n’est pas raciste, n’est pas homophobe, n’est pas politique, n’est pas excluant. Le sport est naturellement bon. Quand le sport devient déviant, ce n’est pas sa faute mais celle d’une minorité qui le pervertit. Régulièrement assénées dans des buts pas toujours avouables, ces affirmations n’en sont pas moins fausses.


C’est ce que démontre David Blough, directeur général de l’ONG de PLAY International, dans son essai Sportwashing aux éditions Rue de l’Echiquier. Dans un format court et au ton léger, David Blough propose une réflexion percutante sur les fameuses valeurs du sport, déconstruisant efficacement ce mythe pour montrer une autre voie, celle qu’empruntent quotidiennement un nombre incalculable d’associations, d’ONG, de professionnels et de bénévoles dans le cadre d’un sport devenu un moyen plutôt qu’une fin en soi. D’un réquisitoire implacable par les faits au plaidoyer pour un autre sport, Sportwashing nous invite, avec joie et humour, à penser le monde sportif autrement. Et cela fait du bien.

Entretien avec David Blough, auteur de terrain.


Sportwashing s'attache méticuleusement à déconstruire les fameuses valeurs du sport. En quoi ce travail de déconstruction vous paraît essentiel ?

Sportwashing fait écho à mon expérience au sein de PLAY International. Cette ONG développe depuis 20 ans des programmes d’éducation et d’inclusion sociale par le sport à travers le monde. Après une dizaine d’années d’engagement avec PLAY, je constate que le sport reste largement sous exploité en matière de changement social. L’idée que le sport n’est pas utile, sérieux, ou important, est l’une des raisons pour laquelle nous passons collectivement à côté de ce potentiel. Une autre raison de ce gâchis réside dans la croyance que le sport porte des valeurs intrinsèques et que sa seule pratique génère automatique un impact positif et durable sur la société. Cette construction idéologique limite de facto le champ des possibles car elle amène à envisager le sport comme une fin en soi et non comme un moyen. Alors que l’inactivité physique est la première cause de mortalité évitable dans le monde, il est évident qu’il faut encourager la pratique. Mais l’activité physique et sportive peut aussi permettre de mener des actions de prévention au choléra en Haïti ou faciliter l’apprentissage des mathématiques en France. Nous consacrons trop peu d’attention au sport en tant que méthode ou outil. Nous nous contentons bien trop souvent de dire que « le sport est » alors qu’il « peut être » … si on lui en donne les moyens.

Comment expliquer la persistance de cette croyance dans les valeurs positives intrinsèques au sport ?

Le « discours » dominant véhicule cette doxa de manière très puissante. Tout le négatif lié au sport est présenté comme un agent exogène qui viendrait corrompre un idéal immuable. Médias, politiques, acteurs de l’économie puisent dans le sport les symboles qui contribuent à le mythifier… au service de leurs intérêts, qu’ils soient bons ou non. Cela ne signifie pas que des acteurs publics ou privés n’investissent pas dans des dispositifs qui permettent réellement au sport d’être un outil d’éducation et d’inclusion sociale. Mais l’écart entre les discours et la réalité sur les terrains (des écoles, des quartiers, des projets humanitaires, etc) est bel et bien un gouffre. Il est important de donner la parole aux sociologues, aux historiens et aux praticiens du sport. Il est temps de réaliser que les investissements qui sont réalisés dans le sport ne sont pas suffisamment orientés vers la résolution des problématiques de société : la santé, le vivre ensemble, l’éducation, etc.



Justement, dans le cadre de paroles différentes, comment voyez-vous les prises de parole nouvelles, sans parler des boycotts, des athlètes professionnel.le.s comme les joueuses de football américaines ou scandinaves sur l'égalité Femme-Homme, ou les professionnels américains (NBA, MLB, NFL, etc) sur le racisme. N'est-ce pas le signe que ce discours dominant sur les fameuses valeurs du sport vit ses dernières heures ? Que le changement par le sport nécessite un travail plus profond que simplement les beaux discours et l'exemplarité de quelques sportif.ve.s ?


Les dernières prises de paroles des athlètes professionne.le.s contribuent à cette prise de conscience que certaines situations sont intolérables. En cela, l’engagement des professionnels, notamment américains, est un signe encourageant. Je ne suis pas certain que cela signifie nous prenions pleinement la mesure de la façon dont le sport peut apporter des réponses concrètes au quotidien. Ces prises de positions sont importantes et fortes, mais je pense que nous n’aurons tourner le dos à nos croyances que lorsque nous accepterons de soutenir de manière beaucoup plus importante celles et ceux qui influencent positivement les parcours de vie de la nouvelle génération : les éducateurs, professeurs des écoles, animateurs, etc.

Dans votre livre, riche en informations, vous adoptez également un ton assez léger et un format court. Un style de plaidoyer pour en appeler à l'Homo Ludens chez vos lectrices et lecteurs ?

Cet essai s’inscrit dans une collection nommée « Les incisives » de l’éditeur Rue de l’Echiquier. Le parti pris est donc assumé : aborder le sport sans concession. J’ai souhaité y ajouter une pointe d’humour : les sujets abordés sont importants, mais cela ne signifie pas qu’il faille se prendre trop au sérieux. D’ailleurs, la notion de jeu dans le sport, dans la vie, mérite d’être réhabilitée. L’Homo Sapiens gagnerait en effet à assumer un peu plus l’Homo Ludens qui est en lui. Il s’agit selon moi de l’un des leviers que nous pouvons utiliser davantage en matière d’éducation et de pédagogie. Apprendre en bougeant et en s’amusant : n’est-ce pas ce que nous devrions offrir à chaque enfant ?


Dans la dernière partie du livre, vous exposez vos idées pour concevoir et utiliser le sport autrement. Vous citez quelques exemples. Avez-vous d'autres actions que vous n'avez pas pu citer et qui démontrent qu'une autre manière de considérer le sport comme outil social est possible ?


A l’échelle mondiale, il existe un nombre croissant d’ONG qui envisagent le sport comme outil social. Entre 2006 et 2009, le nombre de ces entités a été multiplié par 5 ! Plus de 3 000 entités existent aujourd’hui et près d’une dizaine sont créées chaque mois. Le corollaire de cette dynamique est le foisonnement d’initiatives portant les germes d’innovations sociales par le sport : Waves for Change en Afrique du Sud, Magic Bus en Inde, Fight for Peace au Brésil, Mysa au Kénya… la liste est longue. Cette action est complémentaire de l’investissement historique des acteurs de l’éducation : la collaboration entre ces deux catégories d’organisations peut contribuer à libérer le potentiel du sport en matière d’impact social positif.


Merci David Blough d’avoir répondu à nos questions.

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