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Entretien avec Arnaud Ramsay : "Ce sujet, son histoire, je l’ai portée en moi sept ans. Le destin singulier de ce marathonien me fascinait".

  • il y a 3 heures
  • 7 min de lecture

14 juillet 1912 à Stockholm. Il est 13h48 et les marathoniens s’apprêtent à prendre le départ de la course olympique. Parmi les 71 concurrents, pour la première fois, on retrouve un coureur japonais, Shizo Kanakumi. Pour cet étudiant en histoire et géographie « courir est sa première langue. Son identité. Son acte de résistance. Son médicament ». C’est la première fois que Shizo quitte son pays. Il a rejoint la Suède en transsibérien, soit 8160 km. Le dépaysement est total. Dans ce voyage, il n’est pas seul. Ils ne sont que deux athlètes dans cette délégation japonaise. Il partage sa chambre avec le sprinter Yahiko Mishima. Ce 14 juillet, Shizo, dossard 822, attend le top départ de la course, il a déjà couru plus de vingt minutes entre l’hôtel et le stade car le chauffeur l’a oublié. Une débauche d’énergie dont il se serait bien passé. D’autant qu’il faut déjà 30 degrés à l’ombre. Malgré une chaleur écrasante, il refuse les ravitaillements car à l’époque, il pensait que la transpiration fatiguait les coureurs. Au fil de la course, les coureurs tombent comme des mouches sur le bas-côté de la route. A force de ne pas s’alimenter et de ne pas boire, Shizo n’a plus d’huile dans le moteur et tombe d’épuisement. La moitié des coureurs ont abandonné. Parmi eux, le portugais Francisco Lazaro a même perdu la vie. Quant à Shizo, un couple de suédois l’a trouvé inanimé sur la route et l’a ramené chez eux pour l’hydrater et le nourrir. Après avoir repris ses esprits, il quitte précipitamment la Suède pour rentrer au Japon. Comme son abandon n’a pas été signalé aux organisateurs suédois, il est officiellement disparu. Pourquoi s’est-il enfui ?

Rencontre avec Arnaud Ramsay, journaliste, écrivain, scénariste, qui pour son premier roman, nous raconte Shizō Kanakuri dans Le Fantôme de Stockholm.


Arnaud, vous avez accompagné plusieurs sportifs dans l’écriture de leur biographie (Youri Djorkaeff, Antoine Griezmann), écrit des livres d’enquête (Michel Platini, David Douillet), scénarisé plusieurs bandes dessinées (AJA le fabuleux destin, Le maillot de la discorde), et cette année, vous nous proposez « Le fantôme de Stockholm », un roman. Pourquoi vous attaquez vous à un nouveau genre ? Est-ce cette histoire de Shizō Kanakuri qui a déclenché cette envie ?

Au-delà de l’ego, j’avais envie de me prouver que j’étais capable d’écrire, un roman, ou plutôt d’accoucher d’un roman, le terme est plus juste. Le temps de l’écriture, je me suis évertué à arracher le masque du journaliste, à m’affranchir du réel même si l’histoire pleine de trous de Shizō Kanakuri est vraie. Ce sujet, son histoire, je l’ai portée en moi sept ans. Le destin singulier de ce marathonien me fascinait. A savoir que, en 1912, alors que le Japon s’ouvre au monde, cet étudiant de 20 ans rejoint la Suède en Transsibérien afin de participer aux Jeux olympiques de Stockholm. Autour du trentième kilomètre, à bout de force, sous une chaleur accablante, il vacille, abandonne et trouve un refuge avant de disparaître… Il y avait en germes tous les ingrédients du roman avec ce mystère qui dure cinquante ans, je n’en dis pas plus. Ce destin dépassait largement le cadre sportif.


J’en écrit deux versions, très longues, sans doute trop, la seconde en alternant avec un peu d’introspection en analysant pourquoi je m’identifiais autant à un coureur fantôme, moi qui suis ghost writer (prête-plume) pour des athlètes. L’art de l’effacement ne m’est pas étranger. Lorsque Christophe Thoreau, un ancien collègue, m’a confié qu’il allait lancer sa maison d’édition avec sa femme Sophie, elle aussi ancienne journaliste, je lui ai conté la trajectoire de « mon » marathonien. Les Livres de la Promenade y ont cru d’emblée et m’ont aidé à densifier le texte, à éviter trop de digressions et d’écueils journalistiques pour rester dans les pas de Shizō Kanakuri. Pour courir avec lui ! Le résultat, dont je suis très fier, vous l’avez lu.



Comment avez-vous fait pour reconstruire le puzzle de la vie d’un homme qui avait disparu ?

Tout ce qui concerne l’envers du décor des JO de Stockholm, du baron de Coubertin qui a remporté la médaille d’or de poésie sous pseudo au futur général Patton qui participe au décathlon, est vrai. Tous les faits sportifs sont véridiques. Le reste, je l’ai imaginé, j’ai reconstitué son itinéraire, je me suis installé dans son cerveau pour, à mon tour, disputer ce marathon. J’ai fait énormément de recherches, je suis allé aux archives de L’Equipe, à celles du Comité national olympique et sportif français, j’ai contacté des sources au Japon, j’ai arpenté la bibliothèque de la Maison de la culture du Japon à Paris, etc. Une montagne de documentation et d’informations, qu’il a fallu digérer et, quelque part, mieux oublier. L’enjeu, également, consistait à rester crédible en se replongeant au début du XXe siècle entre le Japon et la Suède.

J’ai essayé de comprendre le Japon de cette époque : son rapport à l’effort, à la honte, au collectif. Je travaille d’ordinaire dans l’enquête, la biographie ou le reportage, avec le souci des faits et de la précision. Le roman permettait d’aller chercher autre chose : l’intériorité d’un homme, ses silences, ses doutes, son rapport à l’honneur et à l’échec, son évaporation, ses zones d’ombre. La fiction offre une liberté émotionnelle que le journalisme exclut souvent. Ce premier roman se situe à la frontière entre l’enquête historique et l’imaginaire.



C’est étonnant de voir qu’il fut considéré comme officiellement disparu en Suède, alors qu’il avait poursuivi ses performances d’athlète au marathon et son travail d’enseignant en histoire-géo au Japon pendant 50 ans. Comment expliquez-vous cela ?

Aujourd’hui, cela paraît presque impossible même si, au Japon, chaque année, 100 000 japonais s’évaporent volontairement… Débarrassés de leur passé, ils tentent de refaire leur vie en passagers clandestins de l’archipel. Par déshonneur, racket, pression sociale ou familiale, perte d’un emploi, dettes… Plutôt que de vivre avec la honte, ces jōhatsu - “évaporés” - choisissent de fuir sans laisser de trace. Pour Shizō Kanakuri, le cas est évidemment différent !

En 1912, le monde était beaucoup moins connecté. Les informations circulaient lentement, surtout entre la Suède et le Japon, qui semblait extrêmement lointain pour les Européens. Et puis il est parti discrètement. Il a aussi disparu parce que personne ne l’a véritablement cherché de façon assidue. Les athlètes n’étaient pas professionnels, les JO n’avaient pas une dimension aussi rayonnante qu’aujourd’hui. Pour le contexte, en 1912, le Japon participe pour la première fois aux Jeux et n’envoie que deux athlètes, un marathonien et un sprinteur, cornaqués par l’inventeur du judo. Shizō Kanakuri, lui, est retourné au Japon seul, dans l’anonymat, et sans prévenir.

Il n’a pas cherché à se justifier publiquement. Les organisateurs suédois ont vite perdu sa trace et l’histoire du « coureur disparu » est devenue une sorte de légende olympique et urbaine. Ce qui me touche est le contraste entre le mythe suédois du fantôme et la réalité japonaise : pendant qu’on le croyait disparu, il a continué simplement sa vie, devenant professeur d’histoire-géo et l’un des pères du marathon japonais. Après 1912, les Jeux suivants, prévus à Berlin en 1916, ont évidemment été annulés du fait de la Première Guerre, si bien qu’il n’est réapparu aux JO qu’en 1920 à Anvers et quatre ans plus tard à Paris, où il a d’ailleurs abandonné.



En tant que journaliste, avez-vous été à la recherche d’un sportif (ou sportive) disparu ?

Pas au sens littéral. Mais le métier de journaliste consiste souvent à retrouver des trajectoires effacées, des vérités oubliées ou des personnages qui se sont éloignés, sciemment ou non, de la lumière. Dans le sport, des champions disparaissent médiatiquement après avoir été adulés. Ils changent de vie, se protègent, refusent parfois de parler. Ils n’ont rien à « vendre » et, souvent, cherchent à éviter les journalistes ! Avec Shizō Kanakuri, cette idée de disparition prenait une dimension presque poétique.

Pour revenir à votre question, je me souviens d’un reportage pour France Football en Tunisie avec le photographe Stéphane Mantey. Nous étions en 2004 sur les traces de Roger Lemerre, alors sélectionneur de la Tunisie qui organisait la Coupe d’Afrique des Nations, que le pays allait emporter. J’avais connu Lemerre au Bataillon de Joinville, où il entraînait les jeunes appelés comme Thuram and co. Il sortait certes d’un Euro 2000 victorieux mais aussi d’un Mondial 2002 catastrophique avec une élimination au premier tour. Il a passé une semaine, sur place, à nous esquiver, si bien que tous les intervenants du sujet, du président de la Fédération aux joueurs, nous les avons fait poser avec un portrait de Lemerre que nous avons fait encadrer à Tunis.


Au-delà du parcours et de l’enquête autour du marathonien, on découvre une partie de l’histoire du Japon et sa culture. Quel est votre lien avec ce pays ?

J’en suis fou, comme beaucoup de français ! J’ai toujours été fasciné par le Japon, par sa culture, son histoire, sa délicatesse, sa cuisine, son cinéma, etc. Mon fils d’ailleurs en revient : il a passé trois semaines à sa découverte, entre Tokyo, Kyoto et Osaka. Il a aussi pu assister à un match de basket et de football à Tokyo avec Shûichi Tamura, correspondant historique de France Football, et même manger des anguilles avec lui !

Professionnellement, j’ai eu la chance de me rendre trois fois au Japon : pour France Football en 2001 à l’occasion de la Coupe des Confédérations et l’année suivante pour la Coupe du monde de foot, en 2006 pour le Journal du Dimanche et les Mondiaux de basket. Quel bonheur, vraiment.

Et petit clin d’œil à Jean-Marie Lanoë, le premier qui m’a emmené à Clairefontaine quand je n’étais pas majeur et s’est abonné à mon petit journal que je fabriquais seul à partir de 13 ans. Lors de la Coupe des Confédérations, il suivait le Japon de son ami Philippe Troussier, moi les Bleus. Le pauvre a subi un décollement de la rétine et a dû être opéré à Tokyo, si bien que je suis resté trois jours de plus pour lui tenir compagnie alors que tout le monde rentrait. Trois jours à jouer le touriste dans Tokyo, logé dans l’hôtel où je crois Sofia Coppola a tourné Lost In Translation.

Cette passion Japon, Amélie Nothomb l’a aussi. Elle a vécu dans le pays à l’âge de 5 ans -son père y a été consul général à Osaka puis ambassadeur –, y a aimé, travaillé, écrit sur le sujet. « Le fantôme de Stockholm » évoquant le destin interrompu d’un marathonien japonais, mon éditeur a eu l’ingénieuse idée de lui adresser les épreuves du roman. Moins de deux semaines, elle postait une poignée de lignes qui valent tous les encouragements du monde et offerts en guise de préface. Elle y soulignait, magnifique éloge : « Votre expérience japonaise est extraordinaire. »


Propos recueillis par Julien Legalle


Arnaud Ramsay, Le Fantôme de Stockholm, Les livres de la promenade, 2026.

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