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" Je crois que le terrain de football a été pendant un temps, à Manchester en particulier, un lieu de spontanéité et de création dans lequel il s’est senti à son aise pour inventer des choses".

  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

Valentin Deudon écume les terrains de football comme un alcoolique écumerait les bistrots. Poète, écrivain, milieu de terrain, il s’évertue depuis des années à montrer toute la magie et la beauté du beautiful game . Avec Miettes footballistiques (éditions du volcan) et Le premier fanion (la clé à molette), nous étions en immersion dans le monde amateur. Cette fois, il revient avec un projet original, une « butographie », celle d’Eric Cantona à Manchester United : 82 buts en 184 matchs entre novembre 1992 et mai 1997. A travers ce nouveau livre, il décrit avec merveille le geste d’un artiste footballeur en action, et fait revivre le fantôme d’un joueur qui ne joue plus mais qui lui (nous) manque. Rencontre.


Crédits : Franck Potvin



Après avoir consacré deux livres, Miettes footballistiques (éditions du volcan) et Le premier fanion (la clé à molette) au football amateur, avec ce nouveau livre tu t’attaques au monde professionnel via le mythique Éric Cantona. Peux-tu nous expliquer ce pas de côté ?

Je n’ai pas le sentiment de m’être attaqué au monde professionnel après celui du football amateur, en tout cas je ne fais pas cette distinction. Et l’élan d’écriture pour ce livre n’est pas né d’une telle volonté. J’ai simplement trouvé un passage vers le passé, vers l’enfance, vers ce joueur que j’idolâtrais sans vraiment le voir jouer. Quelques éléments déclencheurs ont spontanément fait naître un désir, celui de me replonger dans cette époque sacrée : Cantona devenant le King à Manchester United entre 1992 et 1997. Avec l’envie surtout de revoir quel footballeur il était. Et si un pas de côté a été fait, c’est peut-être sur la forme du texte, fragmentaire, cette butographie.


"Mon plus beau but ? C'était une passe ! » dit Cantona dans Looking for Eric. Je pense que tu dois beaucoup aimer cette phrase. Pourquoi as-tu choisi d’écrire sur ses buts ?

Oui, cette phrase est un motif purement cantonesque, qui renverse l’ordre établi et me réjouit. Un texte du livre évoque d’ailleurs son rapport à la passe, un art protéiforme, le plus beau des gestes du football. J’ai écrit sur ses buts car j’ai rencontré le mot butographie, à la page 66 du livre culte de Bernard Morlino, Manchester Memories, paru en 2000 au Castor Astral et dans lequel l’auteur raconte ses voyages à Manchester pour aller le voir jouer. C’était du jamais lu. Butographie. Ce mot a résonné et a déclenché le choix de la forme. J’ai voulu revoir tous ses buts et les écrire, un à un, chronologiquement, comme fil rouge afin de revisiter la période et mieux observer son personnage principal. L’exercice d’écriture est vite devenu un défi, aller au bout des 82 buts qui ont jalonné ses cinq saisons à United. Avec cette limite que j’exprime dès l’avant-propos : d’une certaine manière le but est trompeur, il peut cacher les profondeurs complexes et collectives qui l’ont généré. C’est pourquoi je considère chaque but dans toute son amplitude, comme un triptyque toujours inédit que l’on pourrait décomposer de la sorte : préparation collégiale plus ou moins longue et belle – geste final d’un seul être humain – célébration collective remplie de cris de joie et d’étreintes.





Que représente et incarne Éric Cantona pour toi ?

Il y a le football bien sûr, une façon de se déplacer sur la pelouse, de considérer le jeu et le ballon, de regarder les autres autour. Une rythmique, une esthétique. Je crois que le terrain de football a été pendant un temps, à Manchester en particulier, un lieu de spontanéité et de création dans lequel il s’est senti à son aise pour inventer des choses, sidérer les foules, leur offrir de l’inattendu. Il ose, prend des risques, s’engage, ne cesse d’explorer des espaces de création, encore aujourd’hui, à 60 ans, avec la chanson. La liberté qui le guide est assez inspirante.


Raconter les 82 buts est un véritable exercice littéraire qui aurait pu être répétitif. Comment as-tu procédé ?

J’ai regardé les buts un à un. Après avoir vu un but, je l’écrivais. Je ne passais au suivant qu’après avoir écrit celui en cours. En même temps, je n’ai pas résisté à me documenter sur cette période, en regardant des matchs entiers, en lisant beaucoup, en allant à Manchester pour voir où tout ça s’était passé. Il y a toujours l’image et le geste comme points de départ, mais certains buts deviennent parfois des prétextes pour partager des informations ou réflexions plus larges : sur cette époque charnière, sur l’histoire du club, sur la ville et son lien à la musique par exemple, sur le parcours d’Eric Cantona bien sûr, avant United et après, en particulier son rapport à l’art et à la liberté qui m’ont passionné et qui selon moi sont un peu le cœur du livre.


Quel est ton but préféré ? Est-ce le même que celui que tu as le plus aimé écrire ?

Oui, c’est le premier de la saison 2, 1993-1994, le numéro 10 sur les 82. Un but assez méconnu. A Southampton, the Dell, kick off at 3 pm. Il porte un maillot noir, frappe en rupture pile à l’entrée de la surface, un peu décalé sur la gauche. Le ballon est auparavant récupéré grâce à un pressing de Paul Ince qui chasse le porteur de balle adverse comme personne, avec tout son corps. La frappe de Cantona n’en est pas une, c’est plutôt un contact doux et exquis avec le ballon qui monte alors dans une lenteur assez incroyable pour finalement lober le gardien. Après, il lève le bras droit, crie sa joie et se jette dans les bras de Gary Pallister qui le porte et l’élève pendant quelques secondes.


A travers cette butographie, est-ce une manière d’écrire sur l’histoire de Manchester United, plus largement du football anglais, avec ses succès et de ses drames (Munich 1958, Hillsborough) ou seulement de faire revivre un joueur qui nous manque ?

A parcourir ces cinq saisons, on croise en effet ce genre de traces. Le drame d’Hillsborough quand il marque là-bas 3 ans, 8 mois et 11 jours après. L’accident d’avion de Munich quand il marque à Old Trafford pile 35 ans après, un jour de commémorations. La première coupe d’Europe anglaise remportée en 68 par United et notamment ses trois légendes, Dennis Law, Bobby Charlton et George Best, que Cantona et ses coéquipiers veulent imiter après avoir tout gagné sur l’île. L’arrêt Bosman en 1995, qui transforme le football. Il y a ces grands faits historiques, mais aussi des micro-drames invisibles ou détails insignifiants à l’image qui parfois nourrissent tout autant le texte.


Propos recueillis par Julien Legalle


Valentin Deudon, Cantona, une butographie, Robert Laffont, 2026.

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