Entretien avec Simon Lancelevé
- 16 févr.
- 7 min de lecture
« Ah, c'qui compte c'est pas l'arrivée, c'est la quête » chante Orelsan. Et ses paroles résonnent parfaitement avec l’univers sportif, et plus précisément avec l’ultratrail. La chartreuse Terminorum est née dans la forêt de la grande chartreuse, dont le massif fut surnommé « l’émeraude des Alpes » par Stendhal, lorsque quatre copains, Benoît Laval, Emmanuel Heyrman, Nicolas Diederich et Cédric Argoud, découvrent de manière fortuite une pierre gravée : sapinus terminorum cartusiae, "le sapin qui borne le domaine de chartreuse". Quelques mois avant cette découverte, ils avaient pour projet de faire une « Barkley à la française », la course légendaire et mythique imaginé par Gary Canterell dit Lazarus Laz, un personnage inclassable, drôle, fascinant, créatif et parfois aussi un peu inquiétant. Rencontre avec Simon Lancelevé, qui a suivi les coulisses et mêmes participé à deux éditions.
Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur la Chartreuse Terminorum ?
Avant d’écrire, j’ai surtout choisi d’enquêter sur cette course. Lorsqu’elle est née, j’habitais à Saint-Pierre-de-Chartreuse et j’ai donc vu la Terminorum débarquer presque à ma porte. Autant dire que ce fut un choc ! Dès le départ, cette course m’a fasciné, par sa filiation avec la Barkley, mais surtout par son décor. Je connaissais le massif, ses pentes, et je me demandais quel genre de coureurs serait capable de s’élancer pour une balade de 300 km, en autonomie, avec des livres à trouver. Du fait de ces particularités, personne ne s’est réellement approché des cinq boucles lors de la première édition. Ni au cours des suivantes, d’ailleurs. La question que je me posais alors, c’était : est-ce que la Chartreuse Terminorum est vraiment « finissable » ? Est-ce que ses coureurs y croient ? J’ai donc commencé à enquêter sur cette épreuve sous l’angle de la croyance, d’essayer de comprendre ce qui s’y jouait, comment on en arrivait à participer, comment on s’y entraînait, et surtout comment on interagissait avec l’épreuve – peloton, parcours, règles. Dès 2019, j’ai commencé à courir avec ceux qu’on appelait des vétérans et des novices, au gré de leur programme (NDLR, l’équivalent de 12 Lille-Marseille et 116 Mont-Blanc en entrainement). J’ai fini par participer deux fois à la Chartreuse Terminorum. En les suivant, je me doutais bien qu’il se passerait quelque chose et je n’ai pas été déçu. À travers leurs aventures, les coureurs se transformaient réellement : ils développaient un autre rapport à la pratique, au corps, à la nature. Ils dépassaient ce qu’ils croyaient « leurs limites ». J’avais l’impression de plonger au cœur d’un nouveau mouvement, d’être au cœur d’un voyage inédit. Alors, comme bon nombre de voyages et d’odyssées, la restitution passait par la mise en récit, pour témoigner et comprendre, mais un récit centré sur l’expérience des coureurs, qu’importe leur niveau, pas un vulgaire égo-trip.

Le nombre de tours, la collecte des pages de livres, le départ… Cette course s’est fortement inspirée de la Barkley et ses déclinaisons, mais existe-t-il certaines particularités ?
Bien sûr ! La Chartreuse Terminorum, ce n’est vraiment pas une Barkley bis. Sur le papier, on retrouve évidemment des points communs, mais, en réalité, les deux épreuves sont très différentes. Les coureurs qui ont participé aux deux, que ce soit Aurélien Sanchez, Sébastien Raichon, Thomas Calmettes ou encore Liess Makhlouf, ont surtout mis en avant des différences, liées à la technicité des parcours et à leurs règles. C’est d’ailleurs le deuxième aparté du livre (NDLR, 12 témoins ont pris la plume pour raconter une facette de l’épreuve directement), écrit par Maxime Gauduin. L’une des spécificités de la Terminorum, c’est son format. La course est plus longue : 300 kilomètres et 25 000 mètres de dénivelé à réaliser en moins de 80 heures, là où la Barkley « s’arrête » à 160 kilomètres théoriques en 60 heures. La gestion du sommeil n’a donc pas grand-chose à voir. En Chartreuse, les coureurs évoluent aussi sur un territoire plus vaste, avec des montagnes plus hautes et des montées plus longues. Là aussi, c’est un exercice qui nécessite une préparation adaptée. Enfin, ce qui fait vraiment la particularité de ces épreuves, c’est leur histoire. Il y a quelques semaines, je demandais à Lazarus Lake pourquoi avoir donné son feu vert à la « Barkley française », car cela peut sembler étrange. Mais Lazarus Lake m’a rappelé qu’avant d’être un défi physique, la Barkley est avant tout une histoire d’hommes et de lieux. D’après lui, il pourrait donc y avoir des Barkley un partout dans le monde, si les organisateurs décidaient de faire dialoguer l’épreuve avec leur territoire, d’après leurs personnalités. En Chartreuse, du fait du monastère, de ses montagnes et du triumvirat (NDLR, surnom de l’organisation), il y avait tous les ingrédients pour créer une course tout à fait inédite. Une Barkley à la française qui n’est pas la Barkley.
En 2023, vous avez soutenu une thèse sur les coureurs de cette course : Quêtes de résonance dans un jeu d’endurance radical : la Chartreuse Terminorum. Pouvez-vous nous donner les spécificités des profils ? Qui sont-ils/elles ?
Durant mes quatre années en immersion, j’ai observé ce que j’appelle des « styles » de coureurs. Chaque athlète dispose de quatre styles, dont un prédomine, mais il peut passer de l’un à l’autre à tout moment, selon la situation. C’est une notion moins restrictive que celle de « profil », qui enferme davantage. Ces quatre styles sont relativement simples à décrire. Le premier est le performeur. Ce sont des athlètes qui viennent sur l’épreuve pour réaliser leur meilleur chrono, leur meilleure marque kilométrique. Ils ont déjà fait un tour lors d’une première participation et veulent en faire deux, par exemple. Cela peut être une performance pour soi, ou une performance plus absolue, avec l’idée de record. Finalement, c’est assez classique : on est dans une logique très proche de l’athlétisme. Le deuxième est le découvreur. L’athlète vient sur la course parce qu’il a envie de découvrir un territoire, un mode de jeu, et c’est cette dimension qui le fait vibrer. Vient ensuite le convivial. Il concerne une bonne partie du peloton. Ces coureurs ne seront pas forcément capables d’aller au bout des cinq tours, mais ils prennent plaisir à être là. Ils ont envie de candidater parce que c’est une course où il n’y a que quarante participants : tout le monde se connaît. Dans cette configuration, la personne se dit : « Faire partie d’une communauté, c’est déjà quelque chose de fort ». Elle a le sentiment d’apporter sa pierre à l’édifice, même si ce n’est pas la pierre finale. Ça peut être accompagner un challenger pendant un tour ou assurer un ravitaillement après avoir abandonné. Cet aspect est fondamental dans la construction de la course. C’est ce qui garantit son bon esprit. Enfin, le quatrième style est le jusqu’au-boutiste. Ce sont des personnes pour qui il suffit qu’on dise « ce n’est pas possible » pour qu’elles se motivent. Elles veulent absolument finir l’épreuve et, pour cela, cherchent à tout connaître : les règles, le terrain, multiplient les repérages. La course n’a quasiment plus de secrets pour elles, et c’est précisément ce qui les fait vibrer. Comme je l’ai dit, on peut passer d’un style à un autre en fonction des situations, même si chacun a un style dominant, fruit de ses expériences passées. Ce qui est beau avec la Terminorum, c’est que, du fait des nombreux imprévus et surprises, la course oblige sans cesse à changer de style. Parfois, ce sont justement ces reconfigurations qui donnent envie de revenir, qui font vibrer. À l’inverse, des athlètes qui ne parviennent pas à changer de style ont tendance à percevoir l’échec comme un frein, à se sentir étrangers à l’univers de la course. S’ils échouent en s’enfermant dans leur style de prédilection, ils peuvent se dire que l’épreuve « ne sert à rien » et ne pas revenir. Ceux-là n’auront finalement pas adhéré aux subtilités de l’épreuve, qui, justement, oblige à switcher et à s’adapter en permanence.

Dans le livre Les finisseurs, Alexis Berg avait bien montré que le profil ingénieur et scientifique était majoritaire chez les finisseurs, car ils étaient habitués à résoudre constamment des problèmes et de nouvelles équations. Est-ce le cas de la Chartreuse ?
Il y a effectivement au moins un ingénieur parmi les quelques finishers de la Chartreuse Terminorum. Mais on retrouve aussi un enseignant, un ancien militaire ou encore un magistrat. Je dirais donc que l’on a des personnes habituées à résoudre des problèmes, mais qu’il n’est absolument pas nécessaire d’être ingénieur pour cela. De même, être ingénieur ne suffit pas à se dire : « La Terminorum ou la Barkley sont faites pour moi ». Ce serait un « biais du survivant », assez classique, et encore une fois, je ne suis pas pour enfermer des personnes dans une case « profil ». Je préfère une approche plus dynamique. Ce qui m’a frappé chez les finishers de la Chartreuse Terminorum, c’est la diversité des approches et des manières de faire. La créativité de chacun pour trouver sa bonne recette, en fonction de ses capacités et de son ressenti vis-à-vis de l’épreuve. Maintenant, j’ai noté quelques traits communs, dont un primordial – souvent tu - : la passion. Ce sont des personnes passionnées, qui reviennent d’année en année, pour apprendre. Le finisher est avant tout un mordu, quelqu’un qui a eu un coup de foudre pour la Chartreuse Terminorum. C’est ce qui lui donne un supplément d’âme nécessaire pour faire un pas de plus et un pas de plus, jusqu’aux cinq tours. Pour tous les vétérans généralement, cette course leur « parle » plus que n’importe quelle autre épreuve. D’ailleurs, les coureurs de la Terminorum n’obtiennent pas forcément les mêmes résultats sur des formats plus traditionnels. La simple capacité à résoudre des problèmes ne suffit donc pas. Il y a un rapport affectif très fort : un attachement à l’organisation, au massif, à son histoire, et au jeu lui-même. Car les finishers sont aussi de grands joueurs, des personnes qui aiment être surprises. Il y a cette frustration, cette envie de comprendre, d’y retourner, mais les casse-têtes (et pattes) ne sont pas ludiques pour tout le monde. Il y a un goût à cultiver. Plus largement, j’aime aussi dire que ce sont des personnes éduquées, au sens où l’on retrouve sur ces épreuves des individus qui ont fait des études, qui ont accumulé des expériences professionnelles variées, avec des parcours de vie que j’appelle « en cascade », peut-être plus encore que sur les autres trails.
Même si vous évoquez Jacques Brel dans le livre, les paroles d’Orelsan semble résonner avec le parcours de tous ces coureurs : « Ah, c'qui compte c'est pas l'arrivée, c'est la quête ». Qu’en pensez-vous ?
Les deux références me plaisent. J’ai passé les vingt premières années de ma vie dans le Pas-de-Calais, et j’ai grandi en écoutant l’un puis l’autre, car mon père est un amoureux de Brel et que Orelsan est le rappeur de ma génération, avec des textes qui parlent à tous les trentenaires des villes et des classes « moyennes ». Dans les deux, il y a l’idée d’un chemin, d’une recherche, riche de rencontres, d’imprévus. Dès que l’on trouve, forcément, la quête s’arrête, jusqu’au retour du héros devenu un autre homme. Mais c’est peut-être justement ce qui me fait pencher pour Brel, puisque Orelsan chante une rétrospective, un achievement comme diraient les Anglo-saxons ; tandis que Brel, c’est Don Quichotte, c’est l’espoir, le rêve, « l’impossible étoile ». « Partir où personne ne part », quand tout reste à faire. Pour certains coureurs, la quête n’est pas finie. L’étoile brille encore. En tout cas, je serai ravi que le livre donne envie d’écouter Brel, Orelsan ou d’autres références glissées entre ses lignes. Qu’il permet d’accompagner les lectrices et les lecteurs dans leurs propres quêtes.





















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