Un automne au Jaligny Vaumas Foot
- Valentin Deudon
- 12 janv.
- 5 min de lecture
Dans le cadre d’une résidence d’écriture organisée par la communauté de communes Entr’Allier Besbre & Loire, Valentin Deudon a vécu trois mois, de septembre à décembre, dans la commune de Jaligny-sur-Besbre, jouant par la même occasion au sein du club local du Jaligny Vaumas Foot, dont l’équipe première est engagée en troisième division du district de l’Allier. Une idylle automnale qu’il raconte dans ce texte offert aux personnes du club avant de quitter les lieux, et lu aux habitants lors de la soirée de clotûre de sa résidence à la médiathèque « Les pieds dans l’eau ».

En arrivant à Jaligny-sur-Besbre, on m’a demandé si je voulais visiter le château. J’ai répondu que je préférais les stades municipaux. Ce patrimoine oublié, mésestimé, presque des musées vivants et à ciel ouvert.
« Stade Municipal ». C’est justement en plein ciel que ces deux mots ici sont écrits, en lettres capitales sur un panneau de bois surélevé, un peu courbé, visible de loin comme un donjon en arrivant de la rue de la Couzenotte. Pourtant, ce portail haut perché semble être devenu quasiment inutile – sinon pour les yeux – puisque tout le monde arrive et repart grâce à l’autre entrée, par le chemin du stade, côté gymnase.
Deux accès, c’est déjà remarquable pour un tel petit écrin, mais il en existe même un troisième, plus sauvage, buissonnier, en pente douce et que je soupçonne d’être le seul à connaître ; sous la forme de ce trou béant au milieu des troènes de la rue du stade, pile face à l’une des deux cages.
Une fois ses contours explorés, à l’intérieur les multiples charmes du lieu se dévoilent assez vite : une buvette extérieure ancestrale avec rabats manuels et fragiles, la main courante immuable qui embrasse uniquement les deux longueurs de la pelouse, des petits bancs de touche réglementaires où ne peuvent tenir que trois corps bien serrés, et puis dans un coin, en face d’un poteau de corner, au pied d’un bouleau, cette singularité bouleversante : un monument aux morts tout juste restauré par la mairie, rendant hommage aux footballeurs locaux du passé qui ont donné leur joie et leur vie à la guerre. Qu’on ne les oublie pas.
A ces ombres, s’ajoute celle de Pierrot, Pierre Reverdy, dont l’absence et le souvenir envahissent tout l’espace depuis sa disparition tragique de l’été dernier. A tel point qu’il est devenu un ami à titre posthume, un être cher que j’ai pleuré avec les autres sans même l’avoir connu, un footballeur avec qui je regrette de n’avoir pu jouer.
Dès l’échauffement le dimanche, chacun revêt un t.shirt rouge avec dans le dos son surnom et son numéro : Pierrot, 6. Dans le vestiaire juste avant le coup d’envoi, nous enfilons au bras gauche un brassard noir pour l’emmener avec nous sur le terrain ! A la mi-temps contre Le FC Haut d’Allier, Jonathan en colère autant contre ce 0-1 au tableau d’affichage que contre la perte de son pote, s’en est remis à lui pour exiger un sursaut collectif.
Et puis, il y eut ce dimanche-là, le 9 novembre, avant le match de championnat contre Beaulon, sa famille et ses amis et ses coéquipiers tous rassemblés autour du rond central pour une minute d’applaudissements, un cadre avec sa photo posé sur le gazon naturel, partout des larmes sur les visages.
Le matin même, sa fille aînée, Chloé, portait fièrement le maillot du club pour jouer avec ses coéquipières contre Lapalisse, au sein d’une équipe féminine tout juste créée cette saison, une équipe que je vous invite, Jalignoises, Jalignois, à dès que possible aller encourager.
Autour du terrain, vous pourrez croiser Annie, qui lave les maillots depuis des décennies ; Sandrine, Lucas ou Simon pour vous servir derrière la buvette ; Chon, Ludo, Catherine, Bruno, Christophe ou David qui s’occupent de tout le reste, ce qui est beaucoup ; Christian, Wilfried, Eric, Frédéric et d’autres anciens dirigeants ou joueurs restés attachés à cet écusson jaune et rouge qu’ils portent encore sur la poitrine, grâce à de vieux équipements précieusement conservés.
Vous voyez, ce petit stade un peu enclavé, là-haut, là-bas derrière, dont certains d’entre vous ne font que percevoir les échos – de sons et de lumières – est un monde à lui tout seul, qui possède ses grâces éternelles, ses souvenirs forts, ses humanités touchantes, ses excès dominicaux aussi ; et puis pour moi sa nostalgie tout juste naissante, puisqu’à l’heure où j’écris ces lignes il est déjà l’heure d’en partir. Passer trois mois dans un club de football, dans celui-ci en tout cas, suffit à faire de lui un club de cœur à côté de quelques autres, assez peu en réalité.

Soyons clairs, sur le terrain des victoires il n’y en eut que très peu, elles se comptent sur les doigts d’une demi-main. Mais sachez que si toujours on la préfère, son inverse, c’est-à-dire la défaite, ne gâche jamais rien.
C’est l’instant de jeu ensemble partagé, la rencontre intime avec l’autre qu’il occasionne, pour le meilleur et pour le pire, tous habillés en footballeur avec un numéro dans le dos, qui suffit à faire de nous des frères, « des frères de football », une de mes expressions favorites.
Avec les années, j’en ai accumulés beaucoup, un peu partout, et je n’en oublie aucun. En voici quelques nouveaux, que je range dans une poche de mon sac de foot, des petits frères pour la plupart, des petites sœurs également car ici les filles s’entraînent librement avec les garçons ; mes coéquipiers de l’automne 2025, celles et ceux avec qui je me suis joyeusement entraîné ou avec qui en match officiel j’ai eu l’honneur de jouer.
Romain, Raphaël, Laura, Loic qui le premier me surnomma « Papi », ses deux frères Mathéo et Yohann ainsi que leur maman, Christine, toujours présente, Youni, Diane, Antoine, Elisa, Hugo, les quatre duos de frangins - Alexis et Quentin, Thomas et Julien, Quentin et Romain, Nathan et Nolan -, Steven, Eneko, Maxime, Cyprien et son jeu de tête assourdissant, Léa, le petit Maxence, Shaad et Mafoud les derniers arrivés, Cassandre, Chloé, Cindy, notre capitaine Guigui, Momo, Mathilde, Stéphane, Bastien, le cousin Maxime qui parle fort dans le vestiaire et derrière la main courante, Flo, Tan ce gardien-attaquant, Anthony, Aymeric, Yannis.
Un collectif fort et fragile à la fois orchestré par un duo attachant, Maxime l’assistant et le coach Bernard, qui ne se contente pas de l’équipe première puisque le samedi matin, c’est lui aussi qui anime la séance hebdomadaire des plus petits et des plus petites.

Je dois avouer que j’ai bien de la peine à conclure ce texte à présent. Je serais presque tenté d’utiliser des mots d’amour : « vous allez me manquer » ; « merci pour cette idylle automnale » ; « je vous aime ».
J’aurais aussi envie de dire que je reviendrai bientôt, peut-être pour participer au tournoi de sixte annuel organisé par le club au printemps, peut-être pour encourager l’équipe première en fin de saison à l’occasion d’un potentiel match décisif pour son maintien en D3, ou simplement pour s’entraîner à nouveau ensemble un mercredi soir ordinaire, sous un croissant de lune, avec autour un ciel resplendissant, quelques chauves-souris qui virevoltent sous les projecteurs, et puis le petit Maxence, 16 ans, le plus jeune d’entre nous, qui entre deux exercices avec ballon lève la tête vers moi en souriant pour me parler de la brillance des étoiles d’ici.
par Valentin Deudon





















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