Happy ! de Naoki Urasawa : jeu, set et match pour le maître mangaka de l’intrigue
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Naoki Urasawa est l’un des plus grands mangakas de l’histoire. Il a écrit et dessiné des œuvres cultes comme Monster, 20th Century Boys ou Pluto, revisite du célèbre Astro Boy (Tetsuwan Atomu) de la légende Osamu Tezuka. Yawara!, son manga sur le judo eut un tel impact que la double championne olympique et septuple championne du monde Ryoko Tani fut surnommée Yawara-chan. Pourtant, ce n’est pas parmi ses œuvres cultes qu’il faut chercher sa préférée mais parmi les plus méconnues. Et ce manga, c’est Happy!.
C’est en 2025 qu’Urusawa fait cette révélation sur son deuxième manga consacré au sport. Même s’il n’est pas le plus réussi de sa bibliographie, Happy!, publié entre 1993 et 1999, a été un tournant dans sa carrière, déclarant « j’ai réussi à détruire quelque chose en moi grâce à lui [Happy!]. J’ai tout donné, j’ai véritablement détruit des choses en moi », et précisant que son écriture lui a permis de briser les conventions et de transgresser les normes. Il est vrai qu’Happy! propose une histoire riche allant de la comédie au drame en passant par le thriller, le polar, la romance, une pointe d’érotisme, le récit social et le supokon, le manga de sport.

On y suit les aventures de Miyuki Umino, lycéenne de 17 ans, qui doit s’occuper de sa jeune fratrie, depuis la mort de leurs parents, et le départ du grand frère, parti percer dans les affaires. Malgré une vie rendue difficile par la perte de leurs parents et le manque d’argent, la petite famille vit paisiblement jusqu’à ce que des yakuzas débarquent afin de trouver le grand frère de Miyuki. Ce dernier leur doit l’immense somme de 250 millions de yens. Miyuki, par devoir et souci envers son grand frère, se voit dans l’obligation de rembourser cette dette. Alors qu’elle se trouve à deux doigts de travailler dans une sordide maison close japonaise, une autre possibilité s’offre à elle : gagner de l’argent en devenant une professionnelle du tennis. Car si Miyuki semble être une simple lycéenne et mère de substitution pour ses deux jeunes frères et sa sœur, trois ans auparavant, elle remporta à la surprise générale le tournoi national des 15 ans et moins.
Le manga suit donc la progression de Miyuki dans le monde du tennis pro. Mais le chemin que trace Urasawa pour son héroïne est des plus ardus. Difficultés inhérentes à la reprise du sport du haut niveau et du monde pro, pression des yakuzas, romance contrariée, rivale machiavélique et bien d’autres obstacles se dressent devant une héroïne aussi naïve que déterminée, chaque réussite amenant une nouvelle embûche sur son parcours. Comme l’explique Urasawa, après Yawara!, manga positif où l’héroïne était portée par les hourras du public, il voulait plus de « bouh ! ». Ce qui donne une intrigue prenante et haletante, et même délicieusement et horriblement frustrante tant on souhaite voir enfin arriver le meilleur, et que le meilleur, à Miyuki qui doit endurer les déconvenues malgré les victoires. On voudrait d’ailleurs la sortir de sa naïveté, la secouer, l’endurcir face aux épreuves mais c’est son caractère de pure innocence qui lui permet finalement de franchir les épreuves avec le sourire.
On retrouve dans Happy! le talent d’Urasawa pour l’écriture des intrigues mais aussi pour la description de la nature humaine, tant dans le récit que dans le dessin. Par son trait, il exprime à merveille les émotions d’une galerie extrêmement variée de personnages, révélant la complexité de leurs personnalités dans un mélange de douceur et de grotesque. Son regard sur eux est tour à tour acerbe et bienveillant. Si les protagonistes, principaux ou secondaires, peuvent paraître caricaturaux de prime abord, c’est pour mieux en révéler la profondeur et les blessures ensuite. Même les plus détestables peuvent, à un moment donné, nous arracher un peu de compassion. Chez Urasawa, il n’y a jamais de simplicité, de ligne droite. Tout est tortueux, complexe.
Lui-même avoue que ses récits évoluent via ses personnages qui prennent leur indépendance à mesure que l’histoire avance, l’obligeant souvent à en changer la fin qu’il avait prévue au début de l’œuvre. Pour Happy!, cela débouche sur un récit à la fois protéiforme et cohérent, nous amenant sur les montagnes russes de la vie et jeune carrière de Miyuki. On est rapidement happé dans ce manga qui se dévore littéralement grâce à la maîtrise narrative d’Urasawa, malgré ses 23 tomes (15 dans l’édition de luxe de Panini).

Côté sport, le passionné de mangas sportifs ne sera pas déçu. Même si Miyuki doit progresser vers le top mondial à vitesse grand V, notamment pour rembourser la dette de son frère (mais pas que!), le manga permet de voir, en accéléré il est vrai, divers aspects du tennis professionnel comme les tournois mineurs où évoluent la majorité des pros, les académies de tennis, les tournois du grand chelem où certaines brillent sur les courts centraux tandis que d’autres sont invisibles sur les terrains annexes. Les scènes de match sont efficaces et l’auteur fait le choix judicieux de ne pas retranscrire pas à pas les rencontres ou les tournois. Il nous plonge dans les matchs qui comptent, dans les moments de matchs déterminants et il ne prolonge pas les parties inutilement, ce qui permet justement de suivre la progression rapide de Miyuki tout en donnant de l’espace aux autres aspects de l’histoire.
Si Happy! emprunte parfois aux codes classiques du supokon et du nekketsu, comme les entraînements à la dure et les techniques spéciales, c’est surtout une revisite du manga de sport, par ce panachage des genres dans une seule histoire, à l’instar de Mitsuru Adachi à partir des années 1980 avec des mangas alliant sport, romance et drame, tels que Touch, Rough, Katsu ou H2. Une revisite peu étonnante car ce manga de sport était une demande de son éditeur, après le succès de Yawara!, alors que l’auteur voulait explorer d’autres domaines, ce qu’il fera en parallèle avec Monster dès 1995.
Personnellement, j’ai réellement découvert ce manga, que je connaissais de nom, dans un café otaku de Paris où il était en libre service. Ayant eu à peine le temps de lire quelques chapitres, j’eus l’envie irrépressible de lire la suite et cette envie se perpétua sur l’ensemble des 15 tomes, disponibles chez Panini Manga. Attention, Happy! est un récit addictif. Une bonne addiction.
Gaétan Alibert





















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