Entretien avec Fabien Lacouture : "Federer a fait « de son jeu et de sa personne une œuvre d’art ». C’est en cela, pour moi, qu’il se rapproche de l’artiste".
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Federer a quitté la scène tennistique le 23 septembre 2022 lors d'un double avec l'Espagnol Rafael Nadal lors de la Laver Cupe à l'O2 Arena de Londres. Depuis qu'il a rangé sa raquette, les publications sur son parcours et sa vie ne manquent pas (bio, BD, beau livre, essai...). Comme la presse l'a souvent qualifié d'artiste, Fabien Lacouture, maître de conférence en histoire de l’art à l'université de Lille, a décidé de dresser un portrait original du champion suisse en empruntant des concepts à la théorie de l’art, de l’Antiquité à l’époque contemporaine montrant comment il était passé d'idole à icône. Rencontre.
En tant qu’historien de l’art, pourquoi vous êtes-vous intéressé à Roger Federer ?
Je me suis d’abord intéressé à Federer en tant qu’amateur de tennis, et de sports en général, et c’est d’abord le Federer joueur de tennis qui m’a procuré les plus grandes émotions, de sa première victoire à Wimbledon en 2003 jusqu’à sa retraite à Londres en 2022. Je me suis intéressé à Federer en tant qu’historien de l’art au moment d’écrire ce livre que j’avais proposé aux éditions Les Pérégrines. Quoi écrire qui n’a pas déjà été écrit sur Roger Federer ? C’est en parcourant un grand nombre d’articles de presse et d’ouvrages sur le joueur que je me suis aperçu qu’il était régulièrement qualifié d’artiste, et constamment associé à un champ lexical de l’art, de l’esthétique, de la grâce, de la danse … Ainsi, si Federer est un artiste, je me suis lancé le défi de l’étudier comme tel depuis ma position d’historien de l’art.

Pourquoi considérez-vous Federer comme une icône ?
Au sens artistique et religieux du terme, une icône est une représentation de personnages saints dans la tradition chrétienne. Dans l’épilogue du livre, j’essaie de tirer l’analyse de Federer vers cette dimension de l’icône. Être fan de Federer, c’est pour chacune et chacun posséder, en son for intérieur, un petit autel personnel fait d’une ou plusieurs images marquantes de la vie de ce champion.
Au sens figuré, une icône est une personne qui incarne une communauté, un courant, une mode. Dans les deux cas l’icône a un rapport à l’image. Et c’est à mon sens le cas pour Federer, qui a réussi à marquer par son jeu et son image sur le court de tennis la mémoire visuelle de très nombreuses personnes, au-delà même de ses fans ou des fans de tennis, et qui, en dehors des cours, est parvenu à construire un personnage dont l’image élégante, subtile, là encore, reste ancrée sur la rétine.
La presse et les autres tennismen l’ont souvent qualifié d’artiste. Le geste sportif peut-il être assimilé à un geste artistique ?
C’est une question hautement débattue. Le geste sportif peut être créateur de beauté, d’une émotion esthétique qui vient toucher les sens du public. C’est le cas d’un saut à la perche ou en hauteur – depuis Dick Fosbury -, d’un extérieur du pied en football, d’un tir à trois points en basket, d’une chistera en rugby et, bien sûr, d’un revers à une main au tennis. Mais si le geste sportif peut être créateur de beauté, il n’en est pas moins un geste artistique, on confond beauté et art. L’art et le sport se retrouvent dans leur dimension spectaculaire et dans la création d’images, mais le sport reste ancré dans un système de compétition, de performances et de records, là où l’art vise à l’expression d’un sentiment. Ce qui fait de Federer un artiste, c’est que certains de ses choix tennistiques et de ses choix de vie semblent sortir de ce système de compétition. Pour reprendre l’expression du philosophe André Scala dans son essai Silences de Federer (Éditions de la Différence, 2011), Federer a fait « de son jeu et de sa personne une œuvre d’art ». C’est en cela, pour moi, qu’il se rapproche de l’artiste.

Vous le qualifiez également d’historien du tennis. Que cela signifie pour vous ?
Il se qualifie lui-même d’historien du tennis ! C’est une expression qu’il a utilisé lors du dernier Open d’Australie dans le cadre d’une exhibition en double avec André Agassi, Lleyton Hewitt et Patrick Rafter. Il soulignait à quel point il aimait d’une part offrir au public un souvenir actualisé des grandes légendes du tennis, mais aussi permettre à ces légendes de continuer à s’investir dans le tennis. C’est pour moi ce qui fait l’intérêt de la Laver Cup, la compétition qu’il a créée avec son agent Tony Godsick. Convoquer en même temps Rod Laver, McEnroe et Borg et maintenant Agassi et Noah, et une dizaine de joueurs actuels est une manière pour lui de tenir ensemble le passé, le présent et le futur de son sport. En outre, son jeu est – était – aussi une forme d’histoire du tennis à lui tout seul, tant il a incarné à la fois le dernier des anciens, par son revers, son appétence pour le service-volley, ses inventions, et le premier des modernes, par sa rapidité d’exécution, sa force de frappe et ses capacités physiques. Enfin, on peut dire que son style, sur le court et en dehors, rappelle parfois une époque révolue du tennis, celle des pantalons et des cardigans, mais peut aussi être d’une grande modernité.
Federer sort de la simple sphère sportive, par exemple, il fascine les écrivains, citons Julian Barnes, JM Coetzee et David Foster Wallace ou le philosophe André Scala. Pour quelles raisons ?
C’est une question à laquelle il est difficile de répondre tant il incarne des choses différentes pour chacun des auteurs qui s’y sont penchés. En revanche, il est évident qu’il exerce, par son jeu et par son être, une fascination qui dépasse le cadre de la vue et qui, pour essayer – sans doute de manière vaine – de toucher du doigt son génie, doit passer par les mots. Il ne s’agit pas de chercher à décrire les points gagnés ou perdus par Federer. Aucun de ces auteurs ne s’aventure d’ailleurs sur le terrain de l’ekphrasis sportive. En revanche, l’écriture permet d’offrir de manière intime à un lecteur les sentiments que Federer a pu faire naitre. C’est une explication mais il doit très certainement y en avoir d’autres.
Depuis quelques années, le domaine culturel s’intéresse beaucoup au tennis, cela se concrétise par de nombreuses publications (Éloge du tennis, Du revers...). Comment expliquez-vous cela ?
C’est d’autant plus remarquable que tous les genres littéraires – l’essai, la biographie, le roman, le livre de photos – sont convoqués, et que ces ouvrages portent à la fois sur des personnalités spécifiques, à commencer par Federer, que sur des gestes – le revers – ou sur la pratique du tennis elle-même. Il y a peut-être une explication à chercher dans le déroulement même d’un match de tennis. Si l’on prend les tournois du Grand Chelem, les matchs en trois sets gagnants peuvent être longs, parfois même très longs, et il est difficile d’être attentif à chaque point. Ainsi, l’esprit du spectateur est nécessairement amené à divaguer, à revenir à son quotidien ou à ses autres passions. C’est pourquoi il y a dans ces publications sur le tennis quelque chose du stream of consciousness de Virginia Woolf ou James Joyce. Le tennis autorise chacun de ces auteurs et autrices à tisser ensemble leur amour de la discipline et les autres passions qui les émeuvent et dont ils ont aussi envie de parler. Ce fut l’histoire de l’art pour moi, c’est la musique classique, les échecs ou Nabokov pour Luis Torres de la Osa dans Du Revers (Métaillé, 2026), le rock pour Geoff Dyer dans Derniers Jours de Roger Federer (Éditions du Sous-Sol, 2024), la philosophie et le jazz pour André Scala. Pour conclure, si le sport est un fait social total, je trouve très heureux qu’il soit aujourd’hui pris au sérieux et érigé, au même titre que la musique, la peinture, la poésie, au rang d’objet culturel.
Fabien Lacouture, Federer, Les pérégrines, Icônes, 2026
Propos recueillis par Julien Legalle





















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