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Entretien avec Quentin Guillon : "Définir le catch est presque impossible ! C’est à la fois un sport, un spectacle, du cirque, du théâtre, du cinéma, de la commedia dell’arte"

il y a 4 heures
7 min de lecture

Septembre 1927. Un jeune homme de 25 ans est sur le point d’arriver en Amérique. C’est Henri Deglane, lutteur français, champion olympique en 1924. Il vient d’être recruté par Jack Curley pour 10 000 dollars par an pendant quatre ans pour entrer dans l’arène du catch, ce "dérivé" de la lutte libre. Lui qui ne gagnait que 120 francs à la ferme ne pouvait pas refuser cette offre. Mais tout ne va pas se passer comme prévu. Auteur de ce premier roman, Quentin Guillon a décidé d’incarner le rôle du petit fils que Henri n’a jamais eu, pour nous raconter à la fois l’histoire d’un champion oublié autant que celle de la lutte et du catch. Rencontre.


Quentin,  Henri, un roi sans royaume  est votre premier roman. Pour cette première, vous avez choisi un personnage qui a réellement existé. Comment avez-vous découvert l’existence de Henri Deglane ?

Par hasard ! Mon éditeur, José Carlin-Pérez, m’a proposé d’écrire sur Henri Deglane. Je suis avec grand intérêt tout ce qui touche au sport depuis tout jeune. J’ai appris à lire avec L’Equipe (j’ai par exemple rempli des répertoires avec les mots que je ne connaissais, issus des reportages des grandes plumes du journal, mots que j’apprenais ensuite par cœur), mais jamais je n’avais entendu parler d’Henri Deglane. Ni dans les livres de sport et de littérature sur le sport que j’ai pu lire.

Il était pourtant une vraie « star » à l’époque : il faisait la une des journaux (et pas que des journaux sportifs), c’était une figure populaire très connue.

Mais à l’exception du petit village en Mayenne où il avait une propriété (Rennes-en-Grenouille), il n’y a pas de rue Henri Deglane, ni de stade ou de complexe sportif portant son patronyme. Comment un champion olympique de lutte (en 1924, à Paris) a-t-il pu être effacé de la mémoire collective ?


Pourquoi avez-vous souhaité écrire sur lui ?

J’ai justement essayé de comprendre pourquoi certaines figures de l’Histoire restent dans l’histoire et la mémoire collectives ; pourquoi d’autres sont rayées de ce récit commun. Pourquoi on est retenu ; pourquoi on est oublié. J’ai voulu réhabiliter son nom, lui rendre hommage quelque part et à travers lui, à celles et ceux qui catchent.

J’ai aussi voulu comprendre l’époque dans laquelle Henri Deglane s’est inscrit, à l’intersection de plusieurs moments clés de l’Histoire – même s’il n’en avait peut-être pas conscience, c’est toujours plus facile de le dire après, avec le recul des décennies... J’ai effectué un très gros travail de recherche dans les journaux de l’époque pour tenter de la cerner (j’ai par exemple rempli de très nombreux carnets, chacun dédié à un moment particulier : le début du 20e siècle quand il est né ; ses débuts de lutteur, ses années au Canada, l’entre-deux guerres, la seconde guerre mondiale, etc.)

Les similitudes avec ce que nous vivons aujourd’hui m’ont interpellé (époque déjà centrée sur la vitesse et la conquête, obsession de la « race », d’une jeunesse appelée à être « pure », omniprésence de la guerre, etc.)

J’ai essayé de retranscrire cette atmosphère dans le roman.




Quel est votre lien avec le catch ?

Je suis complètement néophyte au monde du catch. J’ai adoré découvrir cet univers : j’ai regardé pléthore de documentaires, de séries, écouté beaucoup de podcast et évidemment lu beaucoup sur le sujet pour tenter d’en délimiter les contours (des livres de catcheurs comme des sociologues qui ont écrit sur la pratique).

J’ai découvert un monde singulier, unique, au croisement de nombreuses pratiques. Définir le catch est presque impossible ! C’est à la fois un sport, un spectacle, du cirque, du théâtre, du cinéma, de la commedia dell’arte, etc. Certains spécialistes parlent d’ « art total » pour le définir. Roland Barthes avait consacré un chapitre de ses Mythologies en 1957.

 Le catch exagère, amplifie, pousse les curseurs à l’extrême.

Tout est scénarisé (à quelques nuances près), les gens le savent mais on y croit quand même. J’ai retrouvé dans des journaux de l’époque les preuves tangibles du fameux « chiqué », ce dès le début du 20e siècle. Malgré tout, on veut y croire ! Et il y a parfois des moments où l’on ne sait pas, on ne sait plus : cet enchaînement sur le Ring a-t-il été préparé à l’avance, a-t-il été improvisé ? De très brefs moments, dans l’histoire du catch, où l’on s’interroge. Toute la saveur du catch se joue précisément ici, me semble-t-il, dans cet équilibre, ce dialogue entre le vrai, le faux, et le vraisemblable.



Votre roman montre aussi le basculement de la lutte vers le catch, d’un sport olympique vers un divertissement où tout est joué. Pouvez-vous revenir sur cette histoire ?

Le catch trouve en France ses racines dans les baraques de lutte foraine, qui ont essaimé au 19e siècle. Il y avait alors deux types de lutte : l’une aristocrate, hygiéniste ; l’autre plus populaire, où les lutteurs « itinéraient » en troupe dans la France entière pour faire leurs numéros. Cette lutte en baraque était leur moyen de subsistance. C’était aussi l’ancêtre du catch : tout était décidé avant. Et pour cause : les lutteurs se produisaient plusieurs fois par semaine ; jouaient un numéro à plusieurs reprises lors d’une soirée. S’ils poussaient leur numéro à chaque fois, jamais leurs corps n’auraient pu tenir le rythme.

Il y avait donc déjà une mise en scène, enjolivée par le bonimenteur chargé d’attirer le public auprès de l’estrade. La lutte de baraque foraine (puis plus tard le catch à proprement parler) raconte l’histoire entre le Bien contre le Mal – le Bien devant rendre la justice, ou plutôt la Justice – tout étant exacerbé.... L’arbitre, qui a l’apparence de la neutralité, joue aussi un rôle prépondérant, de même que le public. Ce postulat de base se complexifiera au fil du temps : le « Bien » n’est jamais tout blanc ; le « Mal » jamais tout noir ; de même certains lutteurs qui incarnent le Bien peuvent au cours de leur carrière changer et incarner un personnage « Mal »,

Reste que le catch est un vrai sport : sans de très solides bases de lutte (et un entraînement d’un.e athlète de haut niveau), impossible de figurer au plus haut niveau et d’y durer.

Le corps est un élément clé du catch : les lutteurs ont d’ailleurs un surnom souvent hérité de leur attribut physique (jusqu’à André le Géant plus récemment). Les catcheurs (et catcheuses aujourd’hui, la pratique s’est féminisée) subissent quantités de fractures, de commotions, voire la mort sur scène. Cet aspect m’a particulièrement intéressé aussi, car il est trop souvent invisibilisé : les corps brisés, et celui d’Henri Deglane au premier chef.

A l’époque de son titre olympique, en 1924, les athlètes sont sommés d’être amateurs – ils risquent la disqualification dans le cas contraire (comme ce sera le cas pour Ladoumègue). Mais Deglane (qui a travaillé toute sa vie, depuis son enfance dans le Limousin où il était gardien de vaches), n’a pas de revenu : il doit gagner de l’argent pour vivre…

Alors il cherche une troupe professionnelle pour vivre de son métier. Il n’y en a pas en France et il a l’opportunité de partir aux Etats-Unis puis au Canada où, après moult péripéties, il devient une vraie star du catch. Il revient en France au milieu des années 1930 et participe avec son ami Raoul Paoli à redévelopper la discipline en France. Le catch atteint son apogée à la fin des années 30 : il réunit des milliers de spectateurs plusieurs fois par semaine à Paris ; les journaux de l’époque en parlent quasiment tous les jours. La seconde guerre mondiale met un coup d’arrêt à cet essor, avant que le catch retrouve sa popularité à partir du début des années 1950, avec le soutien de la télévision.


Alors que la boxe est probablement le sport le plus présent en littérature, pourquoi le catch est si discret ?

C’est une bonne question. Il est toujours difficile d’isoler un facteur. Mon hypothèse : le catch a un fort ancrage populaire et il est peut-être déconsidéré, méprisé (j’ai souvent entendu que c’était « un truc de beauf »). Roland Barthes disait à ce propos : « il n'est pas plus ignoble d'assister à une représentation catchée de la Douleur qu'aux souffrances d'Arnolphe ou d’Andromaque »

Peut-être aussi que le catch, à la différence de la boxe (le « sport noble »), n’est pas considéré comme un vrai sport puisqu’il se base sur le principe du chiqué. Un « sport ignoble », disait d’ailleurs Roger Delaporte. Le catch use du chiqué, de grimaces exagérées, de gestes amplifiés jusqu’à leur paroxysme.

Mais justement, puisque l’on sait que c’est chiqué, on atteint peut-être une certaine vérité (pensons par exemple au dopage dans le « sport traditionnel » : au contraire du catch, on s’interroge constamment sur les performances que nous avons sous les yeux, doit-on les croire ou pas ?). Je crois que la fiction permet d’atteindre un surcroît de réel : le catch est un mensonge, sauf quand il dit la vérité.

Guy Debord ne disait pas autre chose. « Dans un monde qui est vraiment sens dessus dessous, le vrai est un moment du faux ».

Le catch raconte tant de la société ! Si on élargit la focale, Sharon Mazer, une sociologue américaine parle d’ailleurs de « catchérisation » de la société : Donald Trump, par exemple, en est l’illustration parfaite. Il se comporte en véritable catcheur sur la scène politique : plus c’est gros, plus ça passe, comme on dit communément. Pierre Bourdieu le disait dès les années 1990 : les débats télévisés sont des rings de catch.

Ce qui pose problème : ce qui doit se cantonner à la scène du catch (et faire office de catharsis) se déplace dans l’espace politique : on ne sait plus ce qui est « vrai », ce qui est « réel ».

Après avoir travaillé plus de deux ans sur ce texte, j’ai l’impression d’appréhender la vie en catch…

Une dernière chose. Un truc m’a marqué pendant l’écriture. Quand on me demandait sur quoi j’écrivais et que je répondais que je travaillais à un texte sur le catch, les gens avaient tous un souvenir marquant d’un moment de catch ; un souvenir auquel ils sont attachés. Que ce soit eux-mêmes, ou bien leurs parents / grands-parents, voire leurs frères ou sœurs (il y a de nouveau un public jeune pour le catch). Le catch est intergénérationnel. J’ai moi-même la sensation de m’être attaché au catch et à son public.  


Quentin Guillon, Henri, un roi sans royaume, En Exergue, 2026.



Propos recueillis par Julien Legalle

 
 
 

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