Entretien avec Rémy Fière, auteur de "Stades mythiques du foot" (Larousse, 2020).
- Julien Legalle
- 26 nov. 2020
- 6 min de lecture
Aujourd'hui, nous allons parler des stades mythiques avec Rémy Fière, joueur de l’Équipe de France des écrivains, journaliste à l’Équipe et auteurs de plusieurs livres sur les marins et la mer : Robinsons des mers (Robert Laffont, 2001), Portraits légendaires de Marins (Tana, 2010), Le vent se lève : Les écrivains racontent la mer (Omnibus, 2014).
Rémy, dès l’introduction, tu admets qu’il s’agit d’une sélection totalement subjective de 38 stades et que certains pourraient s’offusquer de ne pas retrouver Old Trafford, le Camp Nou ou le stade d’Ornano. Comment as-tu défini cette notion de stade mythique ?
La première chose que j’ai immédiatement envisagé lorsque l’on m’a proposé d’écrire ce livre, c’est que ce ne devait pas être juste un ouvrage souriant et laudateur sur les grands matchs et les beaux stades de l’histoire du football. Je ne voulais surtout pas rester cantonné au sport à proprement parler. Dans les mythologies, qu’elles soient grecques, scandinaves ou que sais-je, tout n’est jamais un chemin pavé de sucre d’orge recouvert par des flots d’or et de miel. On y tue des enfants, on y torture des ennemis, on y brûle des femmes, c’est aussi ce que je voulais un peu développer : les stades ne sont pas seulement des cathédrales construites pour la beauté du sport, certains ont été utilisés à des fins délétères pour affermir une dictature, accompagner une idéologie, ou démontrer la suprématie d’un système politique sur un autre. A leur manière, les enceintes sportives racontent elles aussi les soubresauts du monde. Certes, ce n’est pas la grande histoire, juste la photographie, à un moment donné, de ce qu’étaient ou sont nos sociétés humaines. Et cela ne donne pas forcément envie de sourire.

Rémy Fière avec le maillot de l’Équipe de France des écrivains lors du Tournoi de Berlin en 2019
Comment as-tu construit et travaillé sur ce livre ?
En fait j’ai réfléchi sur plusieurs niveaux. D’abord parce que le nombre de stades était lié à la pagination prévue pour le livre, et qu’il me faudrait donc faire des choix drastiques ; ensuite, je désirais que les enceintes présentées ne soient pas uniquement « sportivo-centrées » sur la vieille Europe et l’Amérique du sud, les deux épicentres du football depuis qu’il est devenu un sport majeur. Il fallait citer aussi des stades asiatiques, nord-américains et africains pour démontrer l’universalité du foot et de ses comportements. Je voulais aussi travailler par thématiques -les 7 chapitres du livre-, pour ne pas me con sur une sorte de plaisant catalogue…
Pour ce qui est du travail proprement dit, c’est un peu une œuvre de confiné. J’ai bien sûr convoqué quelques souvenirs personnels, mais j’ai aussi beaucoup consulté sites et archives. De L’Équipe notamment…
As-tu visité ces stades ?
Hélas non, pas tous, mais certains -comme le Century Field de Seattle- ont trouvé leur place dans le livre parce que je m’y suis rendu et que j’y ai senti une atmosphère particulière, celles de supporters très « ricains » qui avaient récupéré tous les codes du fanatisme à l’anglaise ou à l’italienne, alors que leur club a à peine plus de 40 ans d’existence… D’autres -comme le Pacaembu de Sao Paulo par exemple- ont été intégrés à ma liste parce que j’y avais vécu quelque chose de rare. En l’occurrence, c’était le stade des Corinthians, l’équipe de Socratès, que je l’ai visité avec Rai (le jeune frère du « Docteur ») et que l’instant était assez émouvant, même si les tribunes étaient vides et que je n’ai assisté à aucune rencontre. Sinon, je n’ai pas fait le calcul mais il doit y en avoir quelques autres dans lesquels je me suis rendu pour assister à des matches. Un bon gros tiers je dirais…

Lequel t’impressionne le plus ? Est-ce lié à l’architecture, à un moment particulier pour toi ou pour l’histoire du foot ?
Le niveau de l’impression ressentie est variable. Il peut s’agir aussi bien d’une photo datée, qui raconte le football dans la première partie du siècle précédent, Wembley, le Centenario de Montevideo, ou d’une histoire ou d’une anecdote qui rappelle que certains pays, la Hongrie, l’Autriche, ont été de très grandes nations du football. Il peut aussi s’agir d’un événement terrible qui nous rappelle que, finalement, tout n’avons pas vécu d’années terribles… Enfin, il peut aussi s’agir de stades où la France et ses représentants ont écrit quelques pages légendaires. Dans la victoire comme dans la défaite d’ailleurs.

Centenario de Montevideo
Comme tu l'a évoqué précédemment, on voit qu’au-delà du spectacle, des victoires et des drames, le stade fut un instrument politique, notamment pour les dictatures.
Oui et c’est ce que je voulais à tout prix raconter car le grand rouleau-compresseur de l’histoire gomme souvent les cahots historiques en les aplanissant pour mieux les faire disparaitre. Le Stade national du Chili sous Pinochet où l’on torturait des opposants, El Monumental de Buenos Aires, qui fut le théâtre d’un match arrangé entre les deux sélections du Pérou et de l’Argentine, pays pareillement soumis à la dictature, en 1978, mais aussi Bernabeu sous Franco, le stade de Hambourg lors de la fameuse rencontre entre les frères ennemis allemands, ceux de l’est et ceux de l’ouest lors du Mondial 1974… Il me fallait en parler pour ne pas qu’on oublie. Il y a aussi, et heureusement, des circonstances plus souriantes et moins oppressantes, le Soccer Park de Johannesburg transcendé par la présence de Nelson Mandela lors d’une finale de Coupe d’Afrique des Nations 1996, par exemple… La fin de l’apartheid, si tant est que l’on puisse en parler ainsi.
Et puis, parce que j’aime bien m’interroger sur la vision forcément antagoniste d’un même résultat (Le match Saint-Etienne-Bayern de 1976 n’est évidemment pas perçu de la même manière selon que l’on soit allemand ou français), j’aime beaucoup l’histoire de cette finale disputée en 1975 dans le Stade du 5 juillet 1962, à Alger. C’est en effet la première victoire de l’Algérie contre une équipe de France… Elle a eu lieu lors des Jeux Méditerranéens. Peu de retentissement ici, au contraire de notre ancienne colonie désormais indépendante, où la victoire face à l’ancien maître fut saluée comme l’un des premiers grands exploits de la nouvelle entité algérienne. Ce renversement de perspective me paraît fondamental lorsque l’on veut analyser le résultat d’un match…

Stade du 5 juillet 1962, à Alger
Que ressens-tu lorsque tu montes les marches d’un stade jusqu’à l’apparition du premier morceau de pelouse ?
Cela dépend du match et de son enjeu. Mais je conserve à la fois des souvenirs, audios, visuels et même olfactifs. Comme s’il se dégageait quelque chose de très particulier lors de certaines rencontres à haut potentiel historique. Mélange d’huile de friture, de soleil ou de trombes d’eau, de chants, de sourires, de grondement de plaisirs ou de déceptions. Et puis, tu as raison, grimper jusqu’en haut et soudain découvrir cette étendue verte sur laquelle je n’ai évidemment pas de prise, ça reste toujours quelque chose de fort. Évidemment, le journaliste n’est jamais un acteur de ce qui se déroule sous ses yeux, mais son rôle de témoin est essentiel, et donc ce qu’il ressent se retrouvera naturellement dans ce qu’il écrira ou racontera. C’est aussi lui qui, dans un temps un peu éloigné, rendait parfois mythique une rencontre qui ne l’était peut-être pas autant que cela…
Finalement un stade mythique c’est peut-être aussi celui de ton enfance, de ton quartier, celui où tu marques ton premier but ou tu gagnes ta première coupe ?
Oui, au-delà des stades que nous gardons en mémoire parce que s’y sont déroulées des rencontres d’anthologie, si l’on a pratiqué le foot, et quel que soit le niveau, nous gardons tous en mémoire ces propres instants qui ont transformé une rencontre de pas grand-chose en souvenir indélébile. Une reprise de volée, un but de la tête, un tournoi de sixte remporté, peu importe. Je me souviens par exemple d’une rencontre organisée au Parc des Princes en 2002 lors d’un « match de la démocratie » entre les deux tours de la présidentielle pour dire, à notre façon, « Non à Jean-Marie Le Pen » qui s’était retrouvé, à la surprise générale, à la lutte avec Jacques Chirac. Nous nous étions changés dans les vestiaires des pros, nous avions notre équipement, plié, qui nous attendait, et le coach de l’équipe dont je faisais partie n’était autre que Bernard Lama. Il nous avait fait un discours avant que nous entrions sur le terrain. C’était la première fois que cela m’arrivait. Et il n’y avait évidemment personne d’autres que nous dans le Parc. Ce n’était pas si important. Regardez ce qui se passe aujourd’hui…
Pour en savoir plus :https://www.editions-larousse.fr/livre/stades-mythiques-du-foot-9782035996664
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