La natation synchronisée vue par les cinéastes (Partie 1)

Le caractère artistique de la natation synchronisée, rebaptisée en 2017 natation artistique, en fait un sport fortement « cinégénique », même si la musique et les paillettes ne doivent pas en faire oublier la dimension athlétique. Nous vous proposons ici une sélection de films internationaux, à la fois documentaires et fictionnels, qui mettent de manière complémentaire l’accent sur les aspects sportifs, artistiques et émotionnels liés à la pratique de la « synchro ».



1. La natation synchronisée au cinéma, d’hier à aujourd’hui

L’une des figures pionnières fut la nageuse australienne Annette Kellermann, dont la dessinatrice Pénélope Bagieu a retracé le destin dans l’un de ses albums Les Culottées (Gallimard, 2016), « trente portraits de femmes qui ont osé faire voler en éclats les préjugés et changé le monde à leur manière ». Ces portraits ont été adaptés en série d’animation pour France Télévision. Celui consacré à Annette Kellermann en constituait le pilote :


Annette Kellermann a non seulement a imposé le port du maillot de bain afin de faciliter la nage pour les femmes [lien : https://youtu.be/fxBzINzwkxk], mais elle fut aussi la première femme à intéresser le cinéma et les studios hollywoodiens au genre du ballet aquatique, tournant dans plusieurs films où elle apparaissait sous les traits d’une sirène ou d’une déesse marine. Voici une version reconstituée du film A Daughter of the Gods d’Herbert Brenon en 1916 : cette féérie tournée en Jamaïque met en scène un royaume mythique, un sultan fou, une bonne fée, une méchante sorcière, des sirènes, et Anitia, une femme libre, insouciante, et adorant chanter. Il s'agirait du premier film américain à avoir coûté plus d'un million de dollars, au grand dam du producteur, William Fox, qui congédia le réalisateur Herbert Brenon et retira son nom du générique.


Dans les années 1930, la danse aquatique connut un grand succès grâce aux kaléidoscopes chorégraphiés par Busby Berkeley (1895-1976), venu de Broadway et réputé pour son exigence vis-à-vis de ses danseuses auxquelles il demandait d’exécuter des figures parfaitement millimétrées, ainsi qu’en attestent les scènes aquatiques de la comédie musicale en quatre pièces Footlight Parade, co-réalisée avec Lloyd Bacon pour les studios Warner Bros. en 1933. La pièce intitulée By a Waterfall, sur une musique de Sammy Fain avec des paroles d'Irving Kahal, nécessita la participation de 100 danseuses.



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Légende : Warner Bros., Public domain, via Wikimedia Commons


Cette fantaisie aquatique démontre la démesure du chorégraphe, qui recourt notamment à des plans aériens permettant de construire des motifs élaborés ou des figures géométriques et même un gigantesque serpent en mouvement. L’utilisation d’une paroi de verre a permis de réaliser des images subaquatiques. Les danseuses se sont entraînées pendant deux semaines pour réaliser les figures qui ont exigé un tournage de six jours et de massives quantités d’eau.


Puis vint le tour d’Esther Williams, qui fut rendue célèbre par le spectacle aquatique de Billy Rose, Aquacade, dont elle intégra la distribution en 1940 avant de tourner dans plusieurs célèbres comédies musicales aquatiques telles que Bathing Beauty (1944) ou Million Dollar Mermaid (1952) qui était d'ailleurs un biopic consacré à Annette Kellermann. Nous citerons aussi le film Dangerous when wet, La traversée de la Manche en version française, en 1953, dans lequel Esther Williams exécute des chorégraphies sous-marines avec Tom le chat et Jerry la souris :


Si l’engouement pour le genre de la comédie musicale aquatique s’est progressivement essoufflé, la natation synchronisée a commencé à investir le champ sportif, comme en témoigne la réalisation de plusieurs documentaires.

En 2008, Isabelle Saunois a tourné 3 minutes 30, un documentaire de 58’ consacré à Apolline et Lila. Toutes les deux ont vingt ans. D’ici à août 2008, elles vont passer près d’un millier d’heures dans l’eau à godiller, rétropédaler, à faire des spires, des vrilles ascendantes et descendantes, continues ou combinées. À répéter des gestes, à créer et à exécuter des figures : promenade avant, poussée, fusées, flamant rose, cascade. Des centaines d’heures d’effort pour atteindre leur rêve de JO et nager en « duo » pour l’équipe de France de natation synchronisée. L’été suivant à Beijing, pour les Jeux Olympiques, elles vont vivre « 3 minutes 30 » dont elles se souviendront probablement toute leur vie. Ce documentaire est la chronique de leur année de préparation.



Un autre documentaire, israélien cette fois, suit une équipe nationale de natation synchronisée en mettant l’accent sur les relations entre l’individu et le groupe. Il s’agit de Systema, réalisé par Ohad Milstein en 2010. Eva est membre de l’équipe. Après avoir émigré avec sa famille depuis l’Union soviétique en Israël à l’âge de 6 ans, elle s’efforce de trouver sa place dans le groupe, tout en traversant l’adolescence. À l’âge de 18 ans, elle est recrutée par l’armée israélienne où elle va remplacer un ensemble de règles, celles de la piscine, par un autre, plus grand et plus puissant, le système militaire israélien. Elle échange donc son maillot de bain et son bonnet contre un uniforme et un béret militaire. Le film se déroule dans la piscine, qui représente un monde ayant ses propres règles. Il se compose de deux parties – le monde sous l’eau est poétique, abstrait et mystérieux. Les sons y sont étouffés et symbolisent le monde intérieur. La deuxième partie, qui se déroule au-dessus de la surface de l’eau, est soumise à des règles strictes et ancrées dans la réalité, fermement gérées par Lola, la coach.


La rigueur de l’entraînement est aussi au centre du documentaire de Jérémie Battaglia, Parfaites, réalisé en 2016. Ce long métrage suit pendant deux ans le parcours émouvant et éprouvant de l’équipe nationale canadienne de natation synchronisée vers les qualifications pour les Jeux olympiques de Rio. Ce film illustre bien ce que l’historien Georges Vigarello appelle « les apparences mises en scène, l’existence des corps modèles, […] ces perfections toujours aiguisées » (Histoire, 2018, p.125).



En 2018, un documentaire en six épisodes, L’Envers des paillettes, suit l’Equipe de France de natation synchronisée avant et pendant l’Open de France. Entre entrainements à l’INSEP et à la piscine de compétition à Montreuil, le site Inside Synchro a su capturer dans ses vidéos le quotidien, la fatigue, le stress mais aussi les joies de la compétition.



Plusieurs films de fiction ont aussi choisi la natation synchronisée comme sujet ou comme arrière-plan narratif. C’est le cas de Naissance des pieuvres, de Céline Sciamma, en 2007, où le principal sujet est l’exploration des premiers désirs et des angoisses de l'adolescence. Dans ce premier long-métrage de la réalisatrice, le huis-clos de la piscine vient, le temps d’un été, exacerber les tensions entre trois jeunes filles de 15 ans. La pieuvre symbolise l'envahissement du désir et l'emprise du sentiment amoureux, mais c’est bien sûr aussi une référence à l’élément aquatique. Les scènes d’entraînement ont été tournées à la piscine municipale de Cergy-Pontoise.



Plus étrange, mais toujours dans un registre de métaphore animalière,le réalisateur vénézuélien Tom Espinoza explore aussi les relations au sein d’une équipe de natation synchronisée féminine dans un court-métrage de 2015 intitulé Cuentos Excepcionales de un Equipo Juvenil Femenino. Capítulo I: Las Arácnidas (Contes exceptionnels d’une jeune équipe féminine. Chapitre 1 : les Arachnides). Nina, la nouvelle recrue, découvre chez ses coéquipières une étrange similitude avec un nid de tarentules… Ce film est visible ici [lien : https://vimeo.com/110221210] en espagnol avec des sous-titres en anglais.



Du côté de l’Italie, deux films récents traitent de la natation synchronisée, un long et un court-métrage portant tous deux le titre Cloro. Le film de Laura Plebani, sur un scénario de Eleonora Cimpanelli, Marta Pallagrosi et Dario Bonamin (2012, 11’27) raconte l’histoire de Chiara et Futura, deux amies adolescentes pour qui la compétition sportive se double d’une rivalité intime. Le film est à voir ici [lien : https://vimeo.com/55431656], en italien avec des sous-titres en anglais. Le long-métrage de Lamberto Sanfelice (2015, 1h34′) a pour personnage principal Jenny, dix-sept ans, qui rêve de devenir championne de natation synchronisée. Sa vie d’adolescente à Ostie, sur le littoral romain, est bouleversée par un événement tragique qui l’oblige à déménager dans un village de montagne, avec son père malade et son petit frère de neuf ans. Tous trois s’installent dans une vieille maison proche d’un hôtel où Jenny va commencer à travailler comme serveuse. La piscine de l’hôtel devient le lieu secret de ses entraînements.



Dans le court-métrage Onderhuids (Under the Skin), réalisé en 2019 par la NéerlandaiseEmma Branderhorst sur un scénario de Janna Grosfeld (20’), trois amies s’entraînent pour une compétition de natation synchronisée, exécutant des vrilles rythmées dans l’eau tout en intimidant d’autres filles dans les vestiaires. Les gestes et les regards échangés se condensent progressivement en un récit d’intrigues et de jalousie, derrière les sourires forcés des jeunes athlètes.



2. Toutes morphologies et générations confondues


Mais si l’on associe fréquemment natation synchronisée et perfection – à la fois technique et corporelle – certains cinéastes ont préféré guetter l’imperfection ou l’écart par rapport aux normes imposées et en souligner la dimension libératrice, créatrice et inspirante. L’imperfection, c’est tout d’abord le refus de corps calibrés et de morphologies minces et identiques, comme dans le court-métrage du réalisateur norvégien Emil Stang Lund, Vannliljer i Blomst (c’est-à-dire « Nénuphars en fleurs »), sorti en 2010 et qui raconte l’histoire d’un entraîneur de natation synchronisée qui, après avoir été licencié, décide de recruter des femmes en surpoids pour former une équipe et concourir en championnats.


Mais l’imperfection, c’est aussi parfois la difficulté à être en rythme, comme dans le court-métrage Stream, de l’illustratrice israélienne Rotem Naftali (2016, 3’18), où le décalage entre une des membres de la formation et ses coéquipières va provoquer un joyeux chaos qui séduira même les juges dans une compétition jusque-là plutôt morne.



Sur un thème proche, Mathilde Bédouet transforme avec humour le bassin de la piscine de Neptune Olympique (2013, 4’58) en un océan déchaîné qui portera les nageuses au sommet de la vague, pour le plus grand plaisir du public mais au grand dam de leur coach, dont elles feront pourtant la gloire dans un finale éblouissant.



Parmi les corps différents et épanouis, il y a ceux mis à l’honneur par deux documentaires américains consacrés à des pratiquantes seniors de natation synchronisée, qui expliquent avoir, grâce à ce sport, retrouvé vitalité et jeunesse. Les « Aquadettes » du film éponyme de Drea Cooper et Zackary Canepari (2011, 10’) sont un groupe de nageuses vivant à Leisure World, une communauté de retraités située dans le Comté d’Orange en Californie :



Dans The Honeys and Bears (2015), la réalisatrice Veena Rao suit les membres des « Harlem Honeys and Bears », qui décrivent la sensation de liberté que leur procure l’eau. L’équipe, fondée en 1979, est composée de nageuses et de nageurs âgés de 55 à 100 ans, qui s’entraînent tous les jours.



3. La natation synchronisée masculine


Si la natation synchronisée est, avec la gymnastique rythmique, l’un des deux sports olympiques exclusivement féminins, elle a d’abord été une pratique masculine, comme le rappelle une émission France Inter diffusée en novembre 2018. [lien : https://www.franceinter.fr/sports/la-natation-synchronisee-un-sport-pas-si-feminin-que-cela]


De nombreuses œuvres prouvent d’ailleurs que l’intérêt pour ce sport est mixte. C’est le cas du livre-témoignage de Jean-Philippe Jel, paru en 2020 [lien ELS : https://gerardciefi.wixsite.com/ecrire-le-sport/single-post/2020/08/27/-j-peux-pas-j-ai-synchro].

Du côté du cinéma, plusieurs films ont mis en avant, ces dernières années, le potentiel de cohésion et de solidarité qu’offre pour les hommes la pratique de la natation synchronisée. Si tout le monde a bien sûr en tête Le Grand Bain, de Gilles Lellouche, sorti en salles à l’automne 2018, plusieurs films sur une thématique proche l’ont précédé : Waterboys, comédie japonaise de Shinobu Yaguchi en 2001 : l'équipe de natation masculine du lycée Tadano est dissoute. Suzuki en est le seul membre restant. L'arrivée d'une nouvelle et très jolie entraîneuse va rapidement voir accourir de nouvelles recrues. Mais à la suite d'une série de quiproquos, les étudiants ne découvriront que bien trop tard qu'ils sont partis pour faire de la natation… synchronisée.


Puis Allt Flyter, film suédois de 2008 plus connu sous son titre anglais The Swimsuit Issue, dans lequel un groupe d’amis décide de raccrocher leurs crosses de hockey pour former la première équipe suédoise de natation synchronisée entièrement masculine. Puis, en 2010, Dylan Williams réalise un documentaire coproduit par la Suède et la Grande-Bretagne et intitulé Män som simmar, en anglais Men who swim. Il s’agit là encore, mais sans le prisme de la fiction, du portrait d’un groupe de quadragénaires de Stockholm qui fondent une équipe de natation synchronisée masculine : ce qui était au départ un loisir devient peu à peu un projet plus sérieux. En 2018, quelques mois avant la sortie du Grand Bain, le réalisateur britannique Oliver Parker propose avec Swimming with Men une comédie sur la fraternisation d’un groupe d’hommes qui s’entraînent en vue du championnat du monde de natation synchronisée de Milan.



Mais Jean-Philippe Jel regrette dans son livre que la natation synchronisée ne soit qu’un prétexte dans ces films pour aborder la crise de la quarantaine par le prisme de la comédie, « comme si la synchro ne pouvait être abordée que par cet angle » (Jel, 2020, p. 116).

Loin du burlesque cette fois,, un moyen-métrage documentaire, de Louis Dupont, Les Garçons de la piscine (2008) montre les séances d’entraînement de trois sportifs gays et de leur coach féminine se préparant pour concourir aux Eurogames de Barcelone.



Mais si beaucoup s’épanouissent une fois dans le bassin, il n’est pas facile pour tous de faire accepter leur sport à leur entourage, victime de préjugés – parfois empreints d’homophobie – autour d’une discipline considérée comme féminine.

C’est le cas du jeune Amine, dans le court-métrage du même nom, réalisé par Noha Choukrallah (2018, 21’) : alors que son père rêve d’en faire un champion d’apnée Amine, 16 ans, fait de la natation synchronisée en cachette. Perdu entre le désir de ne pas décevoir son père et le désir de devenir ce qu’il est vraiment, Amine va devoir trouver le courage d’assumer son choix.



Ce choix, c’est aussi celui du nageur dans Swimmer, une vidéo engagée réalisée par Daniel Wolfe pour la marque Nike et sa campagne ‘Never Ask’, qui rend hommage à la motivation et à la détermination des sportifs. Ce spot met en scène Aleksandr Maltsev, le premier et unique athlète professionnel de natation synchronisée dans son pays, la Russie.



Giovanni est un autre garçon déterminé et sûr de sa passion, comme l’illustre le documentaire Giovanni en het Water Ballet (Giovanni et le ballet aquatique), de la réalisatrice néerlandaise Astrid Bussink (2014, 17’) : le rêve de Giovanni, 10 ans, est de devenir le premier garçon à faire de la natation synchronisée dans le championnat néerlandais. Comme cette discipline est considérée comme typiquement féminine, tout le monde ne se montre pas compréhensif envers lui. Mais Giovanni trace son propre chemin et Kim, sa petite amie, le soutient.



Dans Les Baleines ne savent pas nager (2020, 21’) un court-métrage de fiction réalisé par Matthieu Ruyssen, Yves est la victime permanente des humiliations des élèves de son lycée. Il trouve comme unique refuge la natation synchronisée, qu’il pratique en secret la nuit. Mais quand Charlotte, camarade de classe et membre de l’équipe, le découvre, il ne peut plus se cacher.



Partie 2, à suivre...



Anne-Sophie Gomez, juillet 2021 (https://aquacult.hypotheses.org)

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