La tête et les jambes: rencontre avec Raphaël Verchère, auteur de "Philosophie du triathlon"

Dans Philosophie du triathlon, Raphaël Verchère livre un regard kaléidoscopique sur le triathlon, empruntant tour à tour une approche historique, anthropologique, épistémologique, psychologique, politique, sociologique et bien sûr philosophique. L’auteur, docteur en philosophie et chercheur au sein du L-VIS (Laboratoire sur les Vulnérabilités et l’Innovation dans le sport de l’université Lyon 1), part d’une connaissance expérimentale de ce sport. Il en vient à se demander ce qui motive les athlètes à s’inscrire dans un tel sport où la souffrance et le dépassement de soi sont essentiels. Où les triathlètes puisent-ils le plaisir et la motivation ? Très richement documentée, la réflexion convoque des auteurs tels que Sigmund Freud, Blaise Pascal, Michel Foucault ou encore Gilles Deleuze dans un souci de mieux comprendre cette pratique.



Questions à Raphaël Verchère :

Avant d’évoquer plus précisément votre ouvrage, pouvez-vous nous en dire plus sur la philosophie du sport ? Depuis quand la philosophie s’intéresse-t-elle au sport ?

Question difficile, puisqu’elle suppose d’identifier clairement tant ce qu’est le sport que ce qu’est la philosophie. Si on comprend le sport dans un sens large, comme désignant une activité mobilisant le corps, la philosophie s’y intéresse depuis l’Antiquité. Par exemple, Platon s’interroge sur les vertus de la gymnastique, et le stoïcisme tardif inscrit l’exercice physique dans une diététique de l’existence, comme l’a bien montré Michel Foucault dans Le souci de soi. Mais le sport, dans un sens plus strict, désigne davantage ce qui se met en place en Europe, notamment en Angleterre, à partir du XIXe siècle : des jeux de compétition physique institutionnalisés et normalisés. Ce sport qui apparaît interrogea dès son apparition les intellectuels qui en étaient contemporains, qu’ils en soient partisans ou au contraire adversaires. À cet égard, Pierre de Coubertin peut être considéré comme l’un des premiers philosophes du sport, tant son œuvre témoigne d’un souci continuel de comprendre ce qui est en jeu dans sa pratique. La philosophie traditionnelle s’y est également intéressée, comme le montrent certains textes de Nietzsche, Bergson, James, Alain, Sartre, Camus, Merleau-Ponty, Canguilhem ou encore Deleuze. Mais ce traitement y est souvent anecdotique, le sport étant réduit à un simple exemple, qui pourrait parfaitement être remplacé par autre chose. Ce n’est finalement que très récemment que le sport a obtenu sa pleine légitimité philosophique, avec des travaux s’y consacrant totalement. Impossible de citer tous les ouvrages qui, depuis au moins les travaux fondateurs de Georges Vigarello avec Le corps redressé, s’attachent à penser sa véritable spécificité. Aujourd’hui, la philosophie du sport s’institutionnalise également dans le champ universitaire, grâce aux efforts de Bernard Andrieu et de la Société Francophone de Philosophie du Sport.

D’où est né le projet de votre livre ? Lorsque l’on est philosophe et triathlète en vient-on nécessairement à se demander pourquoi on cherche tant à se faire mal dans la pratique sportive ?

En tant que cycliste relativement investi depuis mes jeunes années, j’ai consacré assez naturellement l’essentiel de mes travaux universitaires en philosophie à la question du sport. Pour ce livre, il me paraissait intéressant d’analyser les motivations qui pouvaient me conduire vers le triathlon, et de me prendre, d’une certaine manière, comme objet d’étude. Cela peut sembler narcissique, mais une manière de concevoir la philosophie réside précisément dans le fameux « connais-toi toi-même » de Socrate, que l’on retrouve également dans le projet de Montaigne de se « peindre tout entier, et tout nu ». Et tout comme ce dernier, j’espère avoir produit « un livre de bonne foi ». À l’évidence, la plupart des sportifs et sportives ne cherchent pas nécessairement à comprendre de la sorte leur appétence pour leur discipline. Sans doute parce que faire du sport peut paraître anodin, comme allant de soi, ou bien constituer un loisir comme un autre, presque substituable à une autre activité. Mais c’est justement cet impensé qu’il faut interroger. Car le sport, et donc le triathlon, cristalise tout un ensemble de significations, permettant de mettre en lumière ce qui conditionne notre existence, tant en ce qui concerne notre époque et notre société, que du point de vue plus général de la nature humaine. Il est un révélateur prolifique, comme l’ont déjà bien montré les sciences humaines et sociales.

Que permet la connaissance physique, sensible, expérimentale d’un sport pour en faire une approche philosophique ? Si cette connaissance « de l’intérieur » a des avantages, ne peut-elle pas aussi constituer un obstacle à une compréhension objective du fait sportif ?

Une part importante de ce que je propose dans ce texte provient effectivement de ma propre expérience. Toutes proportions gardées, il s’agissait d’esquisser une sorte de phénoménologie de l’expérience sportive triathlétique, d’en revenir au vécu à la première personne, à la description de ce qui apparaît à la conscience dans la pratique, et d’être notamment attentif aux sensations que l’on éprouve, sans aucune médiation. Dans le triathlon, il y a tout une dimension esthétique, au sens premier de ce qui est ressenti, que l’on peut difficilement appréhender autrement qu’en en faisant soi-même l’expérience. Avoir seulement recours au récit qu’en feraient d’autres personnes pour en rendre compte imposerait un détour qui nécessairement amputerait une partie de ce dont il est question, ne serait-ce parce qu’il serait perçu par le prisme du langage, qui introduit une médiation. Comme le remarquait Bergson, il peut être nécessaire, pour saisir le sens profond du réel, d’aller par-delà la rigidité du langage ordinaire, et de s’en remettre, d’une façon introspective, à l’intuition. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut espérer accéder à son corps vécu, mais, même au-delà, accéder à son corps vivant, ainsi que le propose Bernard Andrieu avec l’« émersiologie ». Sans doute y a-t-il des biais dans cette approche qui s’ancre dans la subjectivité, mais tout comme il y en a également dans les perspectives scientifiques plus classiques qui ne se fondent que sur l’extériorité du phénomène étudié. Pour dépasser ces écueils, j’ai tenté de concilier ce qui est peut-être inconciliable : compléter l’expérience subjective par l’objectivité des discours produits par les différentes sciences, et réciproquement.


Vous proposez une approche pluridisciplinaire de la pratique pour la comprendre sous toutes ses facettes. Dans quelle mesure l’interdisciplinarité est-elle un outil de compréhension du réel ?

C’était déjà ce que remarquait Sartre, notamment dans son Esquisse d’une théorie des émotions : l’ensemble des sciences produisent des discours certes très pertinents sur ce que font les êtres humains, mais elles ne peuvent par définition pas saisir dans sa totalité ce qui fait la signification d’une expérience humaine. Ce qui fait le sens du triathlon ne peut, par exemple, être saisi uniquement par une approche historique, qui trouve nécessairement ses limites sur certaines interrogations qui ne relèvent pas de son propre champ de compétence, mais d’autres disciplines. Le fait humain se trouve ainsi fragmenté par autant de sciences qu’il y en a pour l’étudier. La philosophie, en se plaçant à la croisée des sciences, peut proposer de saisir ce dont elles se refusent à rendre compte, par construction. Mais elle ne doit pas se contenter de simplement additionner le savoir produit par chacune d’entre elles, car le tout de l’expérience humaine est à l’évidence plus que la somme de ses parties. Elle doit y adjoindre son propre questionnement, qui se ramène, au final, à la recherche de sens.

Comment définir le triathlète ? Vous posez justement qu’il n’est ni nageur, ni coureur, ni cycliste mais que la combinaison de ces trois pratiques pour constituer un seul et même sport est essentielle dans la définition du triathlète…

Tout comme la philosophie, le triathlon est pluridisciplinaire, et est plus que la somme de ses parties. Il y a dans le triathlon la recherche d’une perfection, au sens de quelque chose qui serait achevé et complet, quelque chose où rien ne manquerait, autour de la maîtrise de ces trois sports de base que sont la natation, le cyclisme et la course à pied. Il est la quête d’un absolu que, là encore, on peut rapprocher de l’ambition philosophique. Ces sports partagent entre eux le fait d’être des disciplines d’endurance. Mais, souvent, ils sont antinomiques. La natation et le cyclisme vont développer une musculature importante au niveau du haut du corps et des cuisses, ce qui est handicapant en course à pied, de la même manière que la course à pied et le cyclisme peuvent développer à outrance la musculature des jambes, et handicaper en natation. Les triathlètes recherchent perpétuellement un équilibre, un optimum leur permettant d’exceller dans les trois disciplines, ou au moins de faire que leurs points forts compensent leurs points faibles. Mais il ne suffit pas d’être très bon nageur, cycliste et coureur pour se définir triathlète. Une chose essentielle est la maîtrise du passage d’une discipline à l’autre. C’est pourquoi les triathlètes sont attentifs aux enchaînements : on peut être excellent dans les trois sports, mais être incapable de courir après avoir pédalé, ou de pédaler après avoir nagé. Il y a donc une recherche de polyvalence : être capable d’efficacité dans des milieux différents, avec des gestes différents, sur une durée généralement longue. Autant de compétences dans l’air du temps, correspondant à ce que l’on demande aujourd’hui aux cadres, aux professions intellectuelles supérieures, aux ingénieurs, sommés de perpétuellement s’adapter. Et ce n’est sans doute pas un hasard si les triathlètes se recrutent souvent socialement dans ces catégories.

Vous envisagez la souffrance comme constitutive de l’effort du triathlète. Plutôt que de chercher à améliorer son temps sur une distance donnée, le triathlète chercherait davantage à augmenter la distance parcourue, jusqu’à réaliser le fameux Ironman. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les épreuves combinées mêlant natation, cyclisme et course à pied ne datent pas d’hier. On en trouve des traces dans la presse dès la fin du XIXe siècle. Mais ces épreuves ne constituent pas encore à proprement du triathlon. Le triathlon moderne, tel que nous le connaissons, naît dans les années 1970, d’abord à San Diego en Californie, mais surtout à Hawaï en 1977, avec la création de la célèbre épreuve Ironman : 3,8 km de natation, 180 km de cyclisme, 42 km de course à pied. John Collins, à qui l’on doit cette compétition, désirait simplement découvrir qui, des nageurs, cyclistes ou coureurs, étaient les plus endurants. C’est donc plus que la polyvalence athlétique dont il est question, comme cela pouvait être le cas durant la préhistoire du triathlon, mais bien la confrontation aux limites d’endurance, qui est recherchée. Lorsque le triathlon commence à essaimer en Europe dans les années 1980, c’est tout d’abord ce format de l’Ironman qui sert de référence, comme à Nice en 1982. Il est remarquable, encore aujourd’hui, que les championnats du monde Ironman aient toujours le même support, à Hawaï, comme si ce lieu et son épreuve, d’une manière un peu religieuse, constituaient l’archétype de ce que doit être le triathlon. Pour la plupart des pratiquants, la distance Ironman figure un but lointain, plus ou moins avoué, que l’on espère un jour réaliser. Les épreuves sur des distances plus courtes sont comme des étapes préalables, sanctionnant le niveau d’endurance actuellement atteint, d’une manière semblable aux grades que l’on obtient dans certains arts martiaux, matérialisés par la couleur des ceintures. Elles répètent sur un format plus réduit ce que révèle l’Ironman : la domestication d’une souffrance, et son dépassement jouissif, ce qui est loin d’être toujours un plaisir. Depuis que le triathlon est devenu une discipline olympique en 2000, les épreuves sur des distances plus courtes, notamment le format 1,5 km de natation, 40 km de cyclisme, 10 km à pied, sont très populaires, et servent de support principal aux triathlètes professionnels. Mais l’on remarque que la plupart des athlètes qui excellent sur ce format s’essayent tout de même, un jour ou l’autre, à la distance mythique de l’Ironman, comme, aujourd’hui, Jan Frodeno ou Daniela Ryf.

Un Iroman accomplit-il finalement la version moderne du surhomme ?

Tout dépend de ce que l’on entend par « surhomme ». L’acception populaire du terme plaide sans doute en ce sens, comme le démontre l’appellation même d’Ironman, faisant référence d’une manière obvie à la mythologie des super-héros. De la part des profanes, il y a une admiration non feinte vis-à-vis des triathlètes, perçus comme faisant partie d’un autre monde. Les triathlètes, même les amateurs, considèrent leur pratique sportive comme un élément constitutif de leur identité, dont on peut être fier. Au matin du tout premier Ironman, le pionnier John Collins disait d’ailleurs qu’une fois l’épreuve achevée, chacun pourra s’en vanter « toute sa vie ». Finir un Ironman, c’est prouver, à soi-même comme à la société, que l’on est capable d’être endurant, de vaincre la douleur, de maîtriser des compétences plurielles, de s’adapter et de surmonter l’ensemble des éléments naturels : l’eau dans laquelle on nage, l’air dans lequel on pénètre en pédalant, la terre à laquelle on essaye de s’arracher dans la course, le tout sous le feu de l’effort et de la chaleur. Programme qui peut sembler précisément « surhumain », pareil aux travaux d’Hercule. Mais programme auquel peut prendre part quiconque, d’une façon très inclusive. Le triathlon ne s’adresse pas qu’aux jeunes hommes performants en pleine santé, comme le montre l’importante pratique féminine, mais également la pratique de personnes en situation de handicap, qui trouvent justement dans ces épreuves le moyen de montrer que leur supposée infériorité ontologique ne l’est pas tant que ça. Le slogan de l’Ironman n’est-il pas « Anything is Possible » ? Le triathlon fait la promesse que ce qui semble à première vue surhumain est en fait humain pour qui s’en donne les moyens. Mais justement, cette conception du surhumain humain est sans doute bien trop humaine, pour paraphraser Nietzsche. Car ce qu’entendait ce dernier, à qui on doit ce concept de « surhumain », désigne avant tout l’individu créateur de ses propres valeurs, capable de s’élever au-dessus des troupeaux humains soumis aux normes produites tant par les traditions, les religions, les cultures et les philosophies. Force est de constater que le triathlon est porteur d’une éthique en apparence louable, mettant en avant des valeurs comme le travail, le courage, la volonté, le mérite, mais que Nietzsche aurait sans doute appelé à dépasser. Lui-même se moquait déjà des « sportsmen », alors que le sport ne faisait encore que balbutier à son époque. Par bien des aspects, nous autres triathlètes sommes semblables à ce chameau décrit par Zarathoustra, qui se réjouit à mesure qu’il est davantage chargé.

Les triathlètes se reconnaissent-ils dans votre approche de leur sport ?

Georges Vigarello, qui m’a fait l’honneur et l’amitié de préfacer mon texte, a bien su percevoir l’hésitation qu’il peut exister par moment entre différentes hypothèses que je propose. Cet ouvrage est avant tout une recherche de sens, et je saurais dire si je l’ai véritablement trouvé : c’est aux lecteurs et lectrices d’en décider. La philosophie est une quête sans fin de connaissance, comme le montre son étymologie, et ce qu’elle affirme est toujours provisoire, appelant à un dépassement nécessaire. Je propose surtout des pistes, des interprétations possibles de ce que représente le triathlon. Surtout, j’essaie de déconstruire certains mythes qui l’entourent, que l’on n’ose parfois pas trop interroger, ce qui peut froisser, sans doute, l’orgueil de certains pratiquants. Mais peut-être ceci est-il finalement salutaire.


Raphaël Verchère. Philosophie du triathlon. Éditions du Volcan, 2020.

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